C'est en l'an 1688 que notre histoire commence, sous le règle de Louis XIV, entre les murs de la Maison Royale de Saint-Louis. L'ouverture de ce pensionnat a eu lieu deux ans auparavant, et accueille des filles de la pauvre noblesse venues de tous les horizons. Un rêve concrétisé par Madame de Maintenon, qui a ses entrées à la cour. La jeune héroïne de cette histoire se démarque cependant par son physique, plus que par sa condition. En effet, il y a une grande différence entre Kilari Tsukishima et les autres demoiselles de Saint-Cyr. La jeune fille, élevée en couvent avant son arrivée ici, est la fille de Tsukishima, un proche du roi, un aristocrate étranger, qui était arrivé en France quelques années auparavant, faisant partie d'une délégation japonaise.
C'est dans ce beau pays que Takashi Tsukishima avait rencontré celle qui deviendrait sa femme, la belle et charmante Lara. Cette rencontre se soldant par la naissance de deux beaux enfants. Le portrait d'une magnifique famille. Mais de cette famille, Kilari n'avait que très peu de souvenirs. C'est ici, assise sur banc, un peu éloignée de la surveillance accrue des sœurs, qu'elle venait rêvasser, observant le ciel, qui s'étendait bien au-delà des hauts murs de la Maison Royale, à l'inverse de Kilari, condamnée à regarder les nuages passer, depuis ce qu'elle appelait sa prison à ciel ouvert. La jeune demoiselle était d'une beauté renversante, à couper le souffle, et nombreux étaient là pour l'affirmer. Elle possédait une longue chevelure blonde incroyable et des yeux d'un bleu tout aussi saisissant, une telle beauté était rare à la cour, comme l'avait à chacune de ses visites, soulignée Madame de Maintenon.
C'est ainsi que commençait le récit de cette jeune femme de bientôt dix-neuf ans, à l'aube de la nouvelle année, assise sur ce banc, et cachée par un arbre, sur la pelouse recouverte de blanc. Le paysage était presque enchanteur pensa alors la mère supérieure, qui observait de loin cette enfant. Kilari était semblable à une fleur, que l'on pouvait au premier abord, penser fragile, mais qui se tenait là, toute en splendeur, au milieu du froid. « Quelle belle enfant nous avons là, d'une pureté devenue bien rare, que le seigneur la protège, des vautours qui, à l'extérieur de ces murs, voudraient en faire leur proie. » Non loin de là, la jeune fille pensait, toujours le regard rivé vers le ciel, elle arrivait à la fin de son apprentissage, et d'ici quelques mois, elle rentrerait chez elle, sans doute pour y être mariée, si quelqu'un voulait bien d'elle. Il était courant pour les jeunes filles de la Maison Royale, de quitter cette dernière à l'âge de seize ans, en vu d'un mariage. Cependant, le jour de son anniversaire, la jeune Tsukishima avait été conviée dans le bureau de la mère supérieure, Madame de Brinon, pour que celle-ci lui informe avoir reçu un courrier cacheté de ses parents, demandant que leur fille puisse bénéficier de l'enseignement du pensionnat pendant encore quelques années. Si au début, cette nouvelle avait causé beaucoup de peine à la jeune enfant, elle avait fini par l'oublier. Pour tout dire, il lui était difficile de se remémorer le visage de ses parents, elle était ici depuis ses huit ans, et n'avait pas reçu une seule visite durant ces dix longues années. Elle ne se souvenait que de vagues images, et de leurs noms. Quand elle fermait les yeux, elle parvenait parfois à retracer le doux sourire de sa mère, et les yeux rieurs de son père. Le visage lumineux de son frère Subaru, ou encore un regard de braise, celui d'un garçon dont elle ne se souvenait ni du nom, ni du visage, si ce n'est de ses deux yeux dont on pouvait y distinguer la couleur des flammes.
Depuis quelques mois maintenant, un événement de grande envergure se mettait en place à la Maison Royale Saint-Louis, et chacune de ses pensionnaires trépignaient d'impatience. En effet, quelques temps auparavant, le célèbre dramaturge Racine était venu au pensionnat afin d'expliquer à chacune des jeunes filles l'œuvre qu'il venait de composer, pour elles, et qu'il désirait les voir jouer. Kilari avait été intriguée, avant de sentir l'excitation la gagner : elle allait faire du théâtre, encore mieux, elle allait jouer devant le roi.
« Il n'y a pas plus grand honneur, vous en rendez-vous compte ? C'était Isabeau, l'une des pensionnaires et amie de Kilari qui venait de parler.— Je me rends bien compte oui, mais vous imaginez le travail que cela représente ?Murmura la blonde.— Bien sûr que oui, il faut travailler, mais n'est-ce pas nécessaire quand on sait que l'on va jouer devant le roi et sa cour ? Encore mieux, savez-vous qui va jouer le rôle principal ?Amatrice de potin, la brune avait un immense sourire aux lèvres.— Non, qui est-ce ? » Isabeau et Kilari étaient dehors pour profiter de leur temps libre entre deux heures, et cela faisant tellement de bien de prendre du temps malgré le froid, bien couvertes sous leur manteau d'hiver, elle patientait avant l'heure religieuse. Il avait été annoncé que l'école présenterait la pièce de Monsieur Racine, spécialement écrite pour être interprétée par les jeunes filles de la Maison Royale, la pièce Esther. « Marguerite de Caylus ! Vous rendez-vous compte Kilari ? La nièce de Madame de Maintenon, et une noble habituée à la cour ! Imaginez ce qu'elle pourra nous apprendre ? J'ai hâte d'entendre ses récits, on raconte que les fêtes données par le Roi sont tout simplement incroyables, il y aurait des échoppes, des jeux de lumière, c'est tout bonnement sensationnel !— Je peux le comprendre, à vous voir aussi excitée, j'ai moi aussi hâte de rencontrer la marquise. Répondit Tsukishima.— Vous manquez tellement de volonté ! Soyez plus lumineuse, comment comptez-vous séduire un beau jeune homme avec cette mine si grise ? Cela ne vous va pas au teint, et pourtant, Dieu sait à quel point vous êtes belle.— Je vous en prie Isabeau, mon visage n'a rien d'exceptionnel, et j'admire tant votre chevelure sombre, j'aurais aimé avoir les mêmes.— Cessez donc vos sottises, et regardez-moi Kilari, Madame de Maintenon elle-même, j'en suis certaine, serait jalouse de ce que la nature vous a offert. Vous êtes d'une beauté rare, et de plus vos traits de visage sont la touche d'exotisme qui plaît tant aux gentilhommes de la cour !Continua sur sa lancée, la jeune élève.— Je vous en prie. Je ne veux pas me retrouver marier au premier venu tout simplement parce que mes origines lui auraient plu. De plus, je me trouve trop jeune pour le mariage.— Foutaises ! Regardez-vous, à bientôt dix-neuf ans ? Si vous attendez encore, vous ne trouverez personne, et il ne vous restera plus qu'à vous convertir, peut-être même que vous prendrez la succession de Madame de Brinon ? Vous savez, Mademoiselle de Caylus a été mariée à treize ans.— Quelle horreur ! Treize ans ? Mais ce n'était qu'une enfant. Je regrette, mais je ne suis pas comme ça, je n'en veux pas de cette vie rangée, à rester soumise à un homme que je ne connais pas.— Pourtant, c'est ce qui vous attend à votre sortie. Le mariage. Vos parents vous ont sans doute déjà trouvé un mari, et n'attendent que votre retour pour sceller cette union.— Eh bien, qu'ils le fassent, je m'enfuirais.Conclue Kilari, avant de se redresser, désireuse de mettre fin à la conversation. » Kilari savait bien que son amie n'avait pas tord. De part sa naissance, elle était vouée à se marier afin que ses parents puissent bénéficier de la protection d'une famille puissante, celle de son mari. Elle espérait de tout cœur que sa famille ne soit pas comme ça. Malheureusement, elle ne les connaissait pas. Et cette ignorance lui fendait le cœur, si pendant longtemps celui-ci avait tenu par la colère, celle d'avoir été abandonnée, il était depuis quelques temps brisé. Car Kilari avait fini par imaginer que, s'ils ne la visitaient pas, ses parents l'avaient peut-être tout simplement abandonnée.
Malgré ses craintes, la vie de Kilari avait continué, et le mois de décembre était passé, la nouvelle année célébrée et désormais, l'année 1689 s'entamait, avec en premier lieu, la présentation de la pièce au roi, qui arrivait à grand pas. Mais surtout, au plus grand plaisir d'Isabeau, l'arrivée de la marquise de Caylus, dont elle avait tant de fois vanté les mérites à Kilari. Ainsi, il ne restait plus qu'une vingtaine de jours avant la fameuse représentation, le 26 janvier 1689. Kilari et Isabeau étaient toutes deux dans la cour, aux côtés des autres pensionnaires, formant deux rangs parallèles, pour laisser entrer la fameuse marquise qui devrait arriver d'une minute à l'autre. Sur les marches, Madame de Brinon patientait, elle aussi. Observant de son œil aiguisé le portail de la Maison Royale s'ouvrir devant elle.
« Mesdemoiselles. Madame de Maintenon et sa nièce, Mademoiselle la Marquise de Caylus vont faire leur entrée. N'oubliez pas les usages que l'on vous a appris, et accueillez-les avec toute la grâce et la sagesse que se doit d'avoir une jeune fille de bonne naissance. Je compte sur vous. Isabeau rigola légèrement, tout en restant discrète.— De la grâce, de la grâce. Je doute que Madame de Brinon parle de la même chose que nous, de grâce, elle ne connaît que celle du seigneur. Pas celle des dames de la cour.— Vous ne devriez pas parler ainsi, imaginez un instant qu'elle vous entende !— Oh, je vous en prie Kilari, si je fais attention, il ne m'arrivera rien. Mais retenez bien une chose, il faut parfois oser aller contre l'interdit.Lui dit Isabeau.— Interdit, peut-être, ici, il ne s'agit que d'une petite entorse à la règle, mais qui peut avoir de sévères conséquences si vous salissez l'image de la maison.Kilari termina avec toute la maturité qu'elle possédait.— Retenez bien mon conseil, Kilari. Ici, il ne s'agit certes que d'une simple conversation, mais qui sait, un jour peut-être mes paroles vous reviendront en tête, et alors, il vous faudra en faire usage. »
Sur cette conversation au ton mystérieuse dont Isabeau avait l'habitude d'employer, les deux jeunes filles se remirent droite, prête à accueillir leurs invités de prestige. La calèche avait eu le temps de passer les portes, et désormais, le cocher ouvrait la porte pour laisser passer deux splendides femmes. Inutile de se demander pourquoi le roi avait posé son regard sur Madame de Maintenon, cette femme, bien que désormais dans la fleur de l'âge, n'en n'était que plus belle. Quant à sa nièce, bien qu'un peu plus ordinaire, on devinait que c'était de famille. Et en effet, elles illustraient la classe de ces dames de la cour, Kilari en était éblouie. Sitôt les présentations faites, les jeunes femmes regagnèrent leur quartier, d'ici quelques instants, elles seraient rejointes par la marquise. En attendant, Isabeau coiffait les longs cheveux de Kilari.
« Votre chevelure est si belle Kilari, vous ne vous vous en rendez vraiment pas compte. Qu'est-ce que je donnerais pour les avoir. Souffla Isabeau, comme exaspérée.— Je vous en prie, vos cheveux sont aussi beaux que les miens, et ils sont si lisses. J'aimerais avoir les vôtres.Rigola doucement Kilari, en observant le reflet d'Isabeau dans le miroir.— Vous ne comprenez pas, je suis si... Si ordinaire ! Tant de femmes possèdent la même chevelure que moi. Alors que vous, vos yeux, vos cheveux, vous avez toutes les caractéristiques d'un ange. Maugréa la demoiselle.— Je vous en prie...— Votre amie a raison ! » Les deux jeunes femmes se retournèrent en une parfaite synchronisation, intriguée par celle qui avait osé épier leur conversation, et quelle surprise de voir qu'il s'agit de la marquise de Caylus. La jeune femme se dressait devant elle, dans une toilette apprêtée, vraiment ravissante par rapport aux fades uniformes des élèves. Elle resplendissait, maquillée et coiffée avec goût, la mode de Versailles dans toute sa splendeur. Devant elle, les jeunes filles se redressèrent pour la saluer convenablement, d'une révérence un peu gauche pour Isabeau, soudainement intimidée. Du moins, en apparence. Kilari savait que son amie trépignait d'envie d'interroger leur convive. « Inutile de faire ce genre de politesse avec moi, je dois avoir votre âge. Donnez-moi vos noms que je puisse connaître vos identités. S'exclama la marquise.— Je suis Isabeau de Marsanne, et voici mon amie, Kilari Tsukishima.— Ainsi donc tu es la fille de Tsukishima, l'homme de la délégation, c'est bien cela ? C'est tellement intéressant. Je rêvais de te rencontrer ! Enfin, j'ai déjà rencontré un certain Subaru Tsukishima, mais—— Vous avez rencontré mon frère Mademoiselle ?La coupa, par mégarde, Kilari, se recevant un discret coup de coude en guise d'avertissement de la part d'Isabeau.— C'est exact ! Lors d'une des fêtes organisées par le roi, votre famille fait partie de son entourage proche, c'est grâce à elle, aux familles qui sont venues également que les relations avec ce pays si lointain sont possibles. Avec le Siam, ce sont les deux régions qui attirent sa Majesté, très intéressée par les coutumes étrangères. Mais avant tout, appelez-moi Marguerite, nous allons travailler ensemble après tout.— Je vous remercie Marguerite.Kilari murmura, encore surprise d'entendre quelqu'un parler de son frère. Pourtant, ce dernier était un étranger pour elle, mais la jeune fille ne pouvait s'empêcher de vouloir en savoir plus. De connaître cette vie qui n'est pas la sienne, ou qui ne l'était plus.— Oui, d'ailleurs, je connais quelques ragots. Votre frère est un bavard, et un beau parleur également. Il n'est pas marié, donc cela se comprends, mais il aime s'amuser. Il s'est enrôlé dans l'armée du roi. C'est un peu le beau chevalier venu égailler nos soirées. » C'est ainsi que Marguerite entama son long récit, sous les regards émerveillés de deux jeunes filles qui rêvaient de liberté. Racontant de nombreuses anecdotes sur le roi, mais aussi sur ceux qui l'entouraient. Kilari avait ainsi appris que son père servait de diplomate. Un poste qui lui avait fait gagner une certaine fortune, bien que cette nouvelle la soulage, étant donné que sa famille était ruinée à son départ, elle ne pouvait s'empêcher d'être sombre. Si ses parents n'avaient plus de problèmes financiers et si les relations avec le roi étaient au beau fixe, alors pourquoi l'avoir gardée ici ? Pourquoi ne pas l'avoir emmenée avec eux ? « Je vous sens malheureuse ma chère. Mon histoire vous ennuie ?Se moqua doucement Marguerite.— Oh non, ce n'est pas ça... C'est juste que... Ce n'est rien, continuez, je vous prie. S'excusa Kilari.— Non, je veux savoir ce qui vous chagrine.Insista la femme.— Je pense que Kilari est simplement mélancolique Mademoiselle Marguerite, vous savez, nous sommes loin de nos familles et n'avons que très peu de nouvelles. C'est d'autant plus dur pour Kilari qui est ici depuis longtemps, et qui n'a pas quitté l'école à seize ans comme certaines. C'est dur d'être plus âgée ici. Et de n'être point mariée.Isabeau s'était décidée à venir en aide à Kilari.— Je comprends, mais vous savez, vous savoir ici ne m'étonne pas.— Vraiment ?— Oui. Vous savez, vous n'êtes pas la seule famille de la délégation japonaise. D'autres ont fait le voyage également. Parmi elles, de nombreuses familles importantes aujourd'hui, qui ont prospérées, et dont les enfants ont grandi à la cour. Certes, eux n'ont pas connu la ruine comme vos parents, mais l'éducation est la même. Leurs enfants, du moins, ceux que je connais ont aussi reçu une éducation sévère. À la différence qu'eux, ont eu les moyens d'engager des précepteurs, tandis que vous, avez été envoyé ici. Mais bien qu'ils aient le même âge que vous, ils ne sont pas non plus mariés pour autant. Ces filles de seize ans dont vous me parlez ne sont pas cas de généralité. Regardez-moi, je suis mariée depuis mes treize ans. Et croyez-moi, je connais de nombreuses femmes qui approchent de la vingtaine et qui n'ont pas encore trouvé de mari. Je conçois que passé ce cap, la tâche est plus ardue, mais dix-huit, presque dix-neuf, vous avez encore du temps devant vous ! »
Cette discussion avait rassuré Kilari, du moins légèrement. Cependant, des doutes persistaient. « Comment expliquez-vous cela ? Que les enfants des nobles Japonais ne soient pas mariés ? Questionna la blonde.— Je peux me tromper, mais de mon humble avis, je pense qu'il s'agit surtout d'une différence de culture. Comprenez, les règles de la cour sont différentes ici que celles du Japon. Votre frère avait été étonné, lors de nos discussions, de me savoir mariée, et cela, depuis longtemps. J'ai cru comprendre que, si ici les mariages arrangés étaient chose courante, sans que l'âge ne rentre en ligne de compte, il semblerait que ce ne soit pas le cas pour ces familles. Après, est-ce que ce sont elles ou le Japon, je ne sais pas. Quoi qu'il en soit, les personnalités asiatiques que j'ai rencontrées sont toutes libres comme l'air. Termina-t-elle en souriant. Kilari se demanda alors si elle aussi aurait aimé être « libre comme l'air ». Devoir être mariée si jeune, quelle horreur pensa la blonde. Ces sur ces belles paroles que se termina leur conversation. Désormais, il fallait travailler, car le grand jour approchait, et avec lui, sonnait l'heure pour Kilari de quitter cet endroit.
Plusieurs semaines s'étaient alors écoulées depuis leur conversation, et depuis, les textes étaient connus, travaillés et encore et toujours répétés. Mais, si les répétions avaient été un jeu d'enfants. Kilari et Isabeau sentaient désormais une douce angoisse les prendre à la gorge. Jouer devant des gens étaient une chose, jouer devant le roi en était une autre. Car le roi n'était pas une personne, il était bien plus. Et malgré l'entraînement, la belle Kilari ne pouvait s'empêcher de s'inquiéter. Imaginez qu'elle puisse tomber, et cela devant Son Altesse ? Quelle horreur. Et quel déshonneur ! Marguerite avait senti son inquiétude, et tentait de la rassurer, mais la jeune femme n'y parvenait pas. Elle n'aimait pas la cour, et elle le savait sans même la connaître. Si quelques semaines auparavant elle avait été happée par les récits de la marquise, le temps passant, elle avait fini par comprendre, la cour du roi n'était pas la liberté. Au contraire, c'était une cage, à la différence d'ici celle-ci était drapée de beaux velours, et de somptueux jardins. « Êtes-vous inquiètes ? Murmura Marguerite, alors que les deux jeunes filles faisaient les cent pas devant le rideau. On entendait déjà les voix, et il ne manquait plus que sa Majesté. Soudain, Marguerite les dépassa et posa ses mains sur le rideau.— Que faites-vous ?S'inquiéta Isabeau en la voyant tirer légèrement le rideau,vous n'y pensez pas ! Ne faites pas ça !— Oh, calmez-vous, je vous en prie, vous qui êtes si amusante et téméraire d'habitude. J'espérais que vous me divertirez un peu plus, mais regardez-vous, toutes les deux. Là, la boule au ventre, à vous mordre la lèvre avec si peu d'élégance. Je regarde seulement qui nous avons ce soir.Les deux jeunes élèves soudainement captivées et oubliant leurs bonnes manières, s'approchèrent pour savoir, patientant et laissant à Marguerite le temps de faire son inspection.— Ça alors ! C'est une sacrée surprise que nous avons là !S'exclama-t-elle, dans un murmure, pour ne pas être remarquée.— Quelle est donc cette surprise ? Marguerite, dites-nous !S'intéressa Isabeau,avons-nous un autre invité de marque ce soir ?— De marque, je ne sais pas, mais de quoi raviver mon intérêt, oui. Voyez-vous mesdemoiselles, il y a à Versailles, du moins, dans les conversations des jeunes femmes comme vous et moi, un sujet particulièrement intéressant. Elle se retira du rideau.Un jeune homme, qui comme vous Kilari, vient d'une des familles de la délégation. Un bel homme incroyablement séduisant, qui vous enivre d'un regard. Un regard si puissant, qu'il, j'en suis sûre, en fait rêvée plus d'une. Un haut gradé des armées de sa Majesté, Hiroto Kazama.— Hiroto Kazama ? Un gradé ? Je ne savais pas que les enfants de ces familles pouvaient prétendre à des titres aussi honorifiques.— Ma chère Isabeau, c'est le fils Kazama qui a couvert sa famille d'or et d'argent, et qui lui a apporté la renommée dont elle bénéficie aujourd'hui. Il est beau, il est riche, et il a déjà eu plusieurs conquêtes, mais chacune d'entre elle est ressortie de sa chambre, dit-on, avec un sourire de béatitude.On le dit prévenant, ferme et terriblement—— Cessez donc ! Nous sommes ici dans l'une des maisons de Dieu ! Ne pensez-vous donc qu'à cela en un lieu aussi saint que celui-ci ? S'inquiéta Isabeau.— Aaah...Soupira Marguerite.J'oubliais que vous et votre amie Kilari sortiez tout droit du couvent, Isabeau essaya de la contredire, mais Marguerite ne lui en laissa pas le temps,ce que je veux dire, c'est que derrière ce rideau mesdemoiselles, se tient la vraie vie, celle que vous espérez toutes un jour obtenir, cette vie de velours à la cour. Avec son lot de drame et de problèmes certes, mais à moins de devenir sœur, apprenez que la cour est aussi un endroit de sensualité et de pouvoir ! Et vous avez devant vous, le plus beau parti de la cour !— Ce que je veux obtenir de la cour, ce sont les rires et les fêtes, gardez donc ce bel homme pour vous, murmura Isabeau,j'ai déjà un promis.— Voyez-vous ça, et qui est donc cet homme, béni par votre seigneur,se moqua gentiment Marguerite, laissant traîner ses doigts dans la longue chevelure de Kilari, envieuse de ses cheveux soyeux.— Il s'appelle François, et c'est mon cousin.— Ah ciel, il n'y a rien de pire que d'épouser un cousin vieux et insipide, je vous plains ma chère Isabeau.— Vous ne saisissez pas, Mademoiselle Marguerite, François est jeune et je l'aime. C'est pour cela que je désire aller à Versailles, pour le retrouver. »
Kilari écoutait attentivement les jeunes femmes s'extasier sur ce qu'était l'amour et la passion et poussa un discret soupir. Elle aussi aimerait connaître cela. Avoir le cœur qui bat pour quelqu'un. Mais enfermée ici, elle n'en n'avait jamais eu la possibilité. Elle jeta un coup d'œil aux jeunes filles, puis au rideau, avant de se redresser pour prendre la même position que Marguerite de Caylus quelques instants plus tôt, écartant doucement le rideau, elle observa la pièce. Effectivement, sa Majesté n'était pas encore là, ainsi la pièce était plutôt calme, les conversations allaient de bon train, et Kilari cherchait presque désespérément du regard ce fameux « beau parti » dont avait parlé la marquise juste avant. Soudain, elle croisa un regard qui lui sembla différent. L'homme possédait une chevelure sombre, et un regard de feu. Ses yeux, qui lui avaient pourtant sembler d'un banal semblait finalement, quand on s'y intéressait, cacher une sorte de flamme, une feu sauvage, violent, mais maîtrisé. Sur son visage pourtant impassible, elle pouvait y voir de la fierté, de la détermination. Cet homme était jeune et élégant, et portait un magnifique costume noir, accompagné d'une cape. À sa ceinture, une arme, inutile de deviner qu'il était ici pour la sécurité du roi. Mais ce n'était pas vraiment son accoutrement qui coupa la respiration de Kilari, ni qui vola à son cœur quelques battements. C'était parce que cet homme, Hiroto Kazama, avait croisé son regard. Il la regardait, elle. Et jamais encore, Kilari n'avait ressentie cela.
Une fois la représentation terminée, et l'excitation du à l'événement retombé, c'était comme si Kilari avait fait un rêve et qu'elle venait de se réveiller, Marguerite de Caylus était rentrée à Versailles, et les couloirs de la Maison Royale était de nouveau silencieux. Elle aurait sans doute dû être en classe avec son amie Isabeau, mais elle avait été appelée par Madame de Brinon dans son bureau. Ainsi, elle se tenait là, droite devant la porte de l'office de la mère supérieure, quand celle-ci lui donna finalement l'autorisation d'entrer. « Bienvenue, mon enfant, prenez place devant moi, je vous prie.Lui intima la supérieure.— Bonjour ma Mère.Kilari s'inclina légèrement.— Si je vous ai fait venir ici mon enfant, c'est pour discuter de votre éducation, votre départ est proche, demain, me semble-t-il. Je voulais donc vous donner mes dernières recommandations. Kilari resta silencieuse.Seul Dieu sait ce que le sort vous réserve une fois que vous aurez quitté l'enceinte de nos murs. Nous ne savons pas ce que vous deviendrez, et vous ne connaissez pas votre famille. Soyez forte et continuer à suivre le chemin que Dieu a choisi pour vous, mon enfant.— Et comment reconnaîtrais-je ce chemin Madame ?— Vous le saurez le moment venu. Dieu n'abandonne pas ses enfants, sachez-le. Quand bien même le monde comporte d'ultime pêcheurs, Dieu a toujours une place pour eux, si du moins, ceux-ci acceptent de suivre le chemin de la rédemption. Ne succombez pas aux pêchers de la vie extérieure, ou sinon, vous finirez bien seule. » Le discours de la Mère Supérieure avait été réconfortant au début, mais désormais, ses paroles étaient froides et presque cruelles. Kilari repensait au regard qu'elle avait échangé avec cet homme. Ce n'était qu'un regard et pourtant, elle se sentait jugée, et pouvait presque croire que le Seigneur cherchait à la punir pour avoir un instant, envisagé seulement, d'abandonner sa foi. Les discours pleins de promesses et de sensualité nouvelle de Versailles que lui avait servi Marguerite de Caylus en était peut-être la raison. Mais en quittant le bureau de la religieuse, Kilari avait soudainement été prise d'une sourde peur, qui lui avait serré l'estomac. Puisqu'après tout, la Supérieure avait raison, que connaissait-elle du monde extérieur ?
C'est ainsi que la journée s'était déroulée pour la belle étrangère, parsemée de doutes et de craintes, et désormais, elle ne parvenait pas à trouver le sommeil. Se redressant dans son lit, elle quitta celui-ci pour rejoindre la couche de son amie Isabeau, essayant en vain de réveiller cette dernière. Finalement, elle parvint à lui arracher quelques mots.
« Que voulez-vous Kilari ? Il est si tard. Le ton ensommeillé de son amie arracha un léger rictus à la blonde.— Je n'ai pas eu le cœur à vous avouer la vérité durant la dernière messe, je tenais à le faire avant demain. Murmura Kilari, ne voulant certainement pas réveiller les autres.— Quelle vérité ? Vous arrive-t-il quelque chose ?Isabeau s'était finalement redressée, trop intéressée pour se laisser aller au sommeil.— Vous le savez pourtant, je dois bientôt partir, la date a été décidée ce matin avec la Mère Supérieure, demain, je quitterais la Maison Royale, et vous également. Votre départ n'est que pour l'année prochaine, ainsi, nous ne nous reverrons sans doute pas. Kilari avait presque les larmes aux yeux. Et Isabeau aussi, ainsi était venue l'heure des adieux, et ils étaient si difficiles à formuler.— Kilari... Pourquoi ne pas me l'avoir dit plus tôt ? C'est traître de me l'annoncer maintenant, je n'ai pas le temps de m'y faire que déjà vous semblez hors de portée.— Isabeau, j'ai tellement peur. De cette vie à l'extérieur. Je ne connaîtrais personne, je ne vous aurais pas, ni la Mère Brinon, ni encore les sœurs pour me guider. Et si vous saviez comme la Mère Supérieure m'a effrayée en me parlant du pêcher. Et si vous pouviez imaginer, comme moi, qui pourtant ai toujours désiré fuir cette cage, je me retrouve démunie, et angoissée de passer, ne serait-ce que le portail.Kilari pleurait désormais, libérant ainsi la douleur et l'inquiétude qui la rongeait depuis tantôt. Isabeau la prit dans ses bras, dans une étreinte qui se voulait chaleureuse, presque maternelle.— Kilari, ne soyez pas effrayée, je vous prie. Pensez à ce que vous avez traversé pour en arriver jusqu'ici, et enfin vous allez pouvoir rejoindre les vôtres. Je sais bien que vous n'avez aucun souvenir de votre mère, mais je suis sûre que dès l'instant où celle-ci vous prendra dans ses bras, vous parviendrez à vous remémorer la douceur de ses étreintes. Ne soyez pas inquiète, le Seigneur guidera vos pas, et je vous connais bien Kilari, vous ne vous perdrez pas en chemin, au contraire ! Vous tracerez le vôtre, comme vous l'avez toujours fait. Et il sera lumineux, comme vous l'avez toujours été. » La nuit se terminait comme elle avait commencé. Plongée dans la pénombre, la Lune veillait sur ces deux enfants, qui malgré tout, pleuraient silencieusement. C'était désormais, le début d'une nouvelle ère pour Kilari, le début d'une liberté. L'ouverture de la cage, et l'envol de la Colombe.
La calèche s'éloignait rapidement de la Maison Royale, si bien qu'à la fin, Kilari ne pouvait plus la voir, elle avait pourtant gardé le regard rivé sur le portail, ainsi que ses murs, et ses grandes fenêtres, jusqu'à ce que le bâtiment ne devienne qu'un petit point à l'horizon, et qu'il soit caché par les arbres environnant. D'étranges sentiments régnaient en la jeune fille, elle qui avait pourtant attendu ce moment avec tant d'impatience, dans l'idée de s'envoler de cette cage, elle avait la sensation d'être clouée au sol par toute cette peur qui l'habitait. Elle allait bientôt retrouver ses parents, dont elle ne se souvenait plus, elle ne savait pas comment ils étaient, et le manque de nouvelles, l'absence de visites, tout cela lui avait permis d'emmurer au plus profond de son cœur, tous ces sentiments et tous ces souvenirs si douloureux.
Elle profitait de ce voyage pour se remémorer les récits d'Isabeau quand cette dernière lui parlait de ses parents, elle lui disait au combien son père était juste et bon, que c'était un grand homme, avec de sages paroles, toujours un conseil à lui donner. Elle lui avait longuement parlé de la douceur de sa mère, de sa tendresse et de son écoute. Isabeau l'avait à de nombreuses fois fait pleurer, de jalousie, de rancœur aussi, mais de tristesse beaucoup, cette tristesse d'être abandonnée, de ne pas avoir de souvenirs de cette vie qu'elle avait eu avant. Après tout, peut-être que ces souvenirs, c'était Kilari elle-même qui les avaient oubliés. De son plein gré. Parfois, elle parvenait à se remémorer ses rires d'enfant et les pleurs quand on était venue la chercher au domaine familial pour l'emporter à Saint-Louis. Plus jeune, Kilari avait beaucoup pleuré, à vrai dire, c'était ce qu'elle savait faire de mieux, pleurer, se plaindre, rigoler, s'amuser, vivre. Mais bien que cette école soit réputée pour ses enseignements, elle était aussi connue pour sa fermeté. Et plus le temps passait, moins Kilari pleurait ou ne souriait. À vrai dire, Kilari ne faisait plus grand-chose, devenue une beauté de glace, ce genre de femme magnifiquement belle, mais d'une froideur sans égal. Et ses lèvres, toujours légèrement pincées, rappelait sans doute la rigidité de celles des sœurs. « Mademoiselle, nous arrivons. » Pour l'accompagner, l'une de ces sœurs avait fait le voyage avec elle, emportant également une lettre de Madame de Brinon à l'intention des parents de Kilari, sans doute de recommandation, leur rappelant de trouver un bon précurseur, de marier leur fille à un homme bon, et tourné vers la foi, ou encore de la mettre au couvant. Kilari prit la peine de jeter un coup d'œil vers la fenêtre, elle, qui avait gardé son regard posé sur ses mains, entrelacées entre-elles sur sa toilette noire, aussi austère que l'institution dont elle sortait.
C'était surprenant, elle qui avait été admise à Saint-Louis à cause de la ruine de ses parents, elle s'attendait à découvrir une vieille bâtisse en ruine, pourtant, le domaine face à elle n'était rien de cela. Au contraire, une bâtisse d'un blanc immaculé, avec de grandes fenêtres, et le commencement d'un jardin fleuri lui était présenté. L'allée était bien entretenue, et la maison apaisante. Elle n'était pas bien grande, mais elle semblait si chaleureuse, Kilari en restait béate. « Ma sœur, êtes-vous sûre qu'il s'agisse bien de la bonne maison ?Questionna-t-elle, bien trop étonnée.— J'en suis même certaine mademoiselle, il s'agit là du domaine des Tsukishima, dont votre père, Takashi Tsukishima, est un des émissaires envoyés du Japon, pour venir auprès de sa Majesté, avec d'autres nobles et importantes familles étrangères. Récita-t-elle comme un texte qu'elle aurait appris par coeur.— Mais pourquoi ai-je été admisse à Saint-Louis si ma famille semble si...Kilari cherchait ses mots.— Mademoiselle, je ne suis pas en position pour vous parler de la fortune des Tsukishima, je n'en suis pas informée, mais vous savez, avec de la volonté et l'aide du seigneur, devenir fortuné peut être aussi simple que de tout perdre. Et dix longues années se sont écoulées mademoiselle, cela ne m'étonnerait pas que votre père ait été capable de rebâtir sa fortune, malgré sa ruine passée. » Kilari resta silencieuse. Encore une fois, ses pensées se bousculèrent dans sa tête, pourquoi alors, si ses parents étaient à l'abri du besoin, n'étaient-ils pas revenus la chercher ? Pourquoi l'avoir laissée loin d'eux ? Peut-être avaient-ils vu en ce départ, une opportunité de retrouver la paix. Mais alors pourquoi la faire revenir, si ce n'est pour s'en débarrasser de nouveau, dans un mariage arrangé par exemple. Cette simple possibilité la faisait frémir. Non, jamais elle ne serait mariée au premier venu. Elle prendrait la fuite, et si même la fuite n'était pas possible, elle irait au couvent, quitte à être prisonnière, autant qu'elle puisse en choisir la manière. Pendant ses réflexions, elle n'avait pas aperçu l'homme qui était venu lui ouvrir la porte, c'est donc un peu songeuse, qu'elle accepta sa main pour quitter le véhicule, s'engageant auprès de la sœur dans l'allée de cette demeure qui la surprenait. Même de l'intérieur, la maison semblait belle, une sorte de maison familiale. Ce n'était pas le souvenir qu'elle en avait, elle revoyait des couloirs froids, peut-être à cause du manque de chauffage, ou tout simplement parce qu'il n'y avait pas de vie.
« Vos parents sont dans le salon bleu, je vous prie de me suivre mademoiselle.L'homme ne s'exprimait pas beaucoup, sans doute un majordome, ce qui, encore une fois, la surprenait. » En entrant dans la pièce, Kilari vit un homme et une femme d'âge mûr, assis l'un à côté de l'autre, dans deux grands fauteuils qui faisaient face aux nouveaux arrivants. Quand ils virent Kilari entrer, ils se redressèrent presque immédiatement, tandis que la femme portait ses mains à sa bouche, comme pour étouffer un cri, l'homme adressait un sourire chaleureux à l'attention de la belle jeune fille. Avant même que Kilari ne puisse dire quoi que ce soit, elle sentie le regard de la sœur posée sur elle, lui rappelant les bonnes manières. « Bonjour père, mère. Je suis honorée de vous revoir. Et je vous remercie de m'accueillir chez vous.Prononça-t-elle, suivit d'une révérence bien réalisée.— Je suis Sœur Marie, j'ai accompagné mademoiselle durant son voyage pour vous remettre une lettre de Madame de Brinon, la Mère Supérieure. La voici.Elle tendit la lettre à la maîtresse de maison. Mon devoir étant désormais accompli, je vous prie de m'autoriser à prendre congé. Mademoiselle Tsukishima, bonne route pour votre vie future, que le seigneur veille sur vous. » Sur ces quelques mots, elle fit demi-tour, accompagnée par le majordome qui la guidait sur le chemin inverse, l'escortant jusqu'à la calèche. Le silence était retombé dans la pièce, Kilari observait attentivement les personnes devant elle. Son père avait des cheveux bruns légèrement en batailles, elle s'attendait à le voir porter la perruque, comme cela avait semblé être le cas pour de nombreux hommes durant la présentation théâtrale, mais il n'en était rien. Il avait des traits un peu fatigués, mais un sourire chaleureux, comme celui de son enfance, gardait forme sur son visage. Quant à sa mère, bon dieu qu'elle était belle. Kilari savait désormais de qui elle tenait ce physique. Les cheveux de sa mère semblaient plus courts et avaient sans doute légèrement terni avec le temps, mais elle n'en restait pas moins d'une grande beauté. La couleur de ses yeux était un peu plus prononcée que celle de Kilari, mais ils n'en restaient pas moins magnifiques. « Bienvenue à la maison, Kilari. » La voix de sa mère avait légèrement tremblé et Kilari se retrouva désarmée quand celle-ci se mit à pleurer, si d'abord elle avait pensé à de la tristesse, elle avait rapidement remarqué le sourire de sa mère malgré ses larmes. Cette dernière semblait si heureuse de la revoir, et encore plus quand elle attrapa Kilari dans une étreinte chaleureuse. Les souvenirs et les mots d'Isabeau lui revinrent en mémoire, cette fille avait raison, la chaleur des bras d'une mère, cela ne s'oubliait pas. C'est maladroitement que Kilari se décida finalement à passer ses bras autour du frêle corps de Lara Tsukishima, pour répondre à cette étreinte. Pour la première fois depuis plusieurs jours, le cœur de Kilari se calma, de nouveau serein. Et contre toute attente, elle sentait bien que quelque chose se passait, qu'elle comprenait ce que cela signifiait de « retourner chez soi ». « Assieds-toi, tu dois avoir tant de questions !Sourit sa mère, une fois calmée. Kilari tiqua quand elle entendit sa mère la tutoyer, cela faisait longtemps qu'une personne ne lui avait pas parlé aussi intimement.— O-Oui.Elle ne savait pas quoi dire.— N'hésite pas à poser tes questions ma chérie, nous voulons vraiment que tu te sentes chez toi ici.Murmura son père, pour compléter les dires de Lara.— Je suis un peu perdue à vrai dire, je ne pensais pas vous retrouver dans cette maison... Ce n'est pas le souvenir que j'avais gardé de l'endroit où nous habitions.— C'est exact, la maison ne ressemblait pas à ça quand tu es partie. Mais en dix ans, nous avons eu le temps de la retravailler. Tu sais, nous n'avions plus vraiment d'argent à ton départ. Mais, grâce à la famille Kazama, nous sommes parvenus à redresser la barre et ton père a eu une superbe opportunité auprès du roi, et depuis—— Chérie, je doute que Kilari soit intéressée par ça, elle aimerait peut-être en savoir plus sur notre famille, qu'en penses-tu ?Questionna-t-il sa fille.— Oh non, enfin, oui, j'aimerais beaucoup en savoir plus sur notre famille, mais je me demandais qui était ce Kazama ? Voyez-vous mère, nous avons donné une représentation de la pièce d'Esther, de Monsieur Racine, et parmi les invités, la marquise de Caylus nous a parlé d'un certain commandant, Hiroto Kazama.Essaya de se renseigner habilement la jeune fille. »
Soudain, le visage de sa mère s'éclaira, et un large sourire prit place sur son visage, un peu plus et Kilari aurait pu voir des étoiles dans ses yeux, cette dernière attrapa les mains de sa fille pour les joindre aux siennes sous le regard presque désespéré de son père. « Tu as rencontré Hiroto ma chérie ? Tu l'as en-fin rencontré ?!Elle semblait presque hystérique.— Hum, oui, enfin, je l'ai aperçu de loin, mère.— Oh s'il te plaît Kilari, appelle-moi maman !Insista Lara.— Je... Je ne suis pas sûre que, le regard de sa mère se fit presque larmoyant,d'accord... Maman. Je vais essayer.— Je disais donc, elle semblait déjà être passée à autre chose, cette femme était une vraie tornade, Hiroto Kazama, qu'est-ce que le hasard fait bien les choses, déjà petits vous vous entendiez si bien tous les deux ! Je voulais vous marier !Kilari se redressa en entendant cela, alors ce beau jeune homme et elle, étaient amis ? Pire, leur amitié devait être vraiment fusionnelle pour que sa mère en parle de cette façon.— Je vois. Je... Je suis désolée, mais je ne me souviens pas de ce garçon.Murmura Kilari, légèrement embarrassée de devoir reconnaître une certaine mémoire défaillante.— Il n'y a pas de mal, sans doute que lui ne t'a pas reconnu non plus, son père avait voulu la réconforter.— Je pense qu'il la reconnut Takashi, je lui ai si souvent parlé de Kilari. Mais tu sais ma chérie, dix longues années sont passées, et nous comprenons ton père et moi qu'il est difficile de revenir ici. Nous voulons que tu prennes ton temps, pour t'habituer de nouveau à nous, et à la maison, avant de te faire rencontrer du monde. La voix de sa mère était si réconfortante. » Trop peut-être. Kilari luttait depuis plusieurs longues minutes pour empêcher les larmes de couler, mais elle ne pouvait plus. Son cœur s'était apaisé quand elle avait rencontré ses parents, elle qui avait pensé à de mauvaises personnes, qui avaient essayé de l'oublier, voilà qu'elle découvrait des parents doux, bons, et attentionnés. Elle avait besoin d'évacuer tout ce stress et cette peur continuelle qui ne l'avait pas quitté depuis le début de la semaine, en voyant les larmes de sa fille, Lara prit l'initiative de la prendre dans ses bras, pleurant à son tour. Sa fille lui avait tellement manqué. Et désormais, elle était de nouveau ici, avec elle et Takashi. Et voir sa famille réunie, il n'y avait rien de plus beau au monde en cet instant.
Si elle avait passé la journée à échanger des banalités avec ses parents avant de déguster un vrai festin, Kilari avait toujours autant de questions en tête, désormais allongée dans une grande chambre, et qui était désormais sa chambre, chose dont elle ne parvenait pas à s'y faire, elle patientait, guettant le sommeil qui ne venait pas, quand soudain la porte s'ouvrit, laissant passer Lara, qui avait changé de toilette pour une tenue plus légère, de nuit sûrement, et qui venait s'installer près de Kilari, la bordant, en passant sa main dans les cheveux de la jeunes filles. « Ce que tu as changé ma chérie, te voilà devenue une incroyable et belle jeune femme. Je suis tellement fière. Dit-elle à son oreille. J'aurais tellement aimé pouvoir te voir grandir. Ajouta-t-elle, d'une voix plus triste, cette fois.— Vous m'avez tellement manqué, mais je... Hésita Kilari.— Tu peux tout me dire, je saurais t'écouter.— Pourquoi ? Pourquoi ne pas être venue me voir ? Pourquoi quand les affaires ont de nouveau marchés pour vous, vous n'êtes pas revenus me chercher ? Je... Je me suis sentie tellement seule là-bas. J'avais une amie, mais je restais cette fille au visage particulier, que même la soi-disant beauté ne parvenait pas à cacher.Kilari vidait son sac, les larmes aux yeux, se rappelant, malgré les bons moments, cette souffrance qui avait si longtemps habité son cœur. Lara souffrait elle aussi, et elle culpabilisait. Elle aurait tellement aimé que les choses se passent autrement.
— Kilari... Nous avons voulu te rencontrer, mais c'était contre les règles de la Maison Royale. Il est important que tu comprennes. Peu importe la richesse, ou la noble naissance, nous sommes en France, mais ce n'est pas notre pays. Nous n'avons pas les mêmes traits qu'eux. La couleur de notre peau, la forme de nos yeux, cela intrigue, mais cela choque aussi. Mais pire encore que l'apparence, il y a nos croyances, notre culture. Quand nous sommes arrivés ici, le roi était intéressé. Mais une fois sa curiosité rassasiée, nous devions nous plier à ses règles, abandonner nos dieux, pour vénérer le sien. Devenir catholique. Toi Kilari, tu étais si jeune, nous t'avions élevée comme ton père l'avait été avant toi, tu ne parlais pas vraiment français, ta grand-mère t'avait enseigné le japonais. C'est Madame de Maintenon en personne qui est venue te chercher. Elle parlait de t'emmener, et de ne plus te revoir avant longtemps, parce que si nous nous étions revus entre-temps, selon elle, tu aurais renoué avec cette culture qui désormais ne devait plus être la tienne. Et nous n'avions ni l'importance, ni l'argent pour refuser une telle offre. À moins d'être à jamais séparé de toi. Nous aurions été renvoyés chez nous, et toi, tu serais restée ici.Lara prit une bouffée d'air, comme pour se donner du courage.Nous avons accepté, et tu es partie. Et cela a été le pire moment de ma vie.Termina-t-elle. » Un long silence régnait dans la pièce à la suite du monologue de Lara, Kilari comprenait désormais mieux ce que sa mère voulait lui expliquer, un peu comme les huguenots, elle aussi avait été enlevée à sa famille pour se plier à la volonté du roi. Elle se redressa pour enlacer sa mère, ces explications lui suffisaient. Elle pouvait pardonner, enfin. « Mère, je veux dire, maman, pardonnez-moi d'avoir ainsi douté de vous. Je suis tellement désolée, et si heureuse d'être de nouveau parmi vous.— Oh Kilari, jamais je ne t'en voudrais ! Et tant de nouvelles choses t'attendent ici ! J'ai tellement hâte que ton frère arrive pour fêter vos retrouvailles. Et tu sais, j'ai tellement de monde à te présenter.Encore une fois, Lara avait balayé d'un revers de la main les chagrins, et se concentrait sur des nouvelles bien plus joyeuses.— Oh, je n'y avais même pas pensé, qu'est devenu Subaru, il doit être grand maintenant, je ne sais même pas quel âge il doit avoir.— Oui, notre fils est devenu un beau jeune homme, il va avoir vingt-et-un ans ! Et il est engagé dans l'armée, au côté de Hiroto Kazama, ils sont devenus proches. Mais il ne sera là que dans trois mois, ils sont en mission pour sa Majesté.— Je vois, j'ai hâte de le rencontrer ! Kilari était enthousiaste, malgré une petite inquiétude, qui sait comment son frère allait réagir.— Sais-tu ce que cela signifie Kilari ?Rigola mystérieusement sa mère. Devant l'air perdu de sa fille, elle poursuivit.Cela signifie qu'ils nous restent trois mois pour faire de toi une grande dame ! » Rien dans le discours de sa mère ne laissait entrevoir à Kilari un espoir d'échapper à cette douce torture. Rien du tout.
Le soleil surplombait le domaine de la famille Tsukishima. Le mois d'avril était désormais bien entamé, mais malgré le beau temps, l'air demeurait encore un peu froid. Kilari était posée dans le jardin, à l'abri d'un arbre, elle s'était installée contre le tronc. Poser ses fesses sur l'herbe était une chose nouvelle qu'elle appréciait particulièrement. C'était évidemment qu'à la Maison Royale de Saint-Louis, jamais on ne lui aurait autorisé une telle conduite, mais sa mère lui avait apprit que, si elle le faisait discrètement, elle pouvait s'autoriser quelques écarts de conduite. L'important était de paraître parfaite aux yeux du roi. Et des hautes personnalités de la cour. Mais comme disait Lara, ce qui se passe chez soi, reste de notre droit et notre seul regard. Ainsi, parfois, Kilari venait lire sous cet arbre. Aujourd'hui, elle était cependant vêtue d'une petite laine. Elle n'était pas bien frileuse, mais la gouvernante qui désormais, l'accompagnait de temps à autre avait insisté pour que la jeune fille accepte de se couvrir davantage. Elle portait une longue robe blanche et bleue, pour cette raison, elle avait dû aussi accepter de s'asseoir sur une serviette et non pas à même le sol, de peur de salir sa toilette. Malgré cela, Kilari profitait de l'air frais, de là où elle était, elle pouvait entendre sa mère chanter dans la maison.
C'était des petites choses simples qu'elle avait appris ces derniers mois. Lara était une femme lumineuse, très souvent de bonne humeur, souriante et attentionnée, et dotée d'une énergie étonnante. Kilari ne l'avait jamais vu ne rien faire, ni se reposer en journée. Bien évidemment, elles avaient eu des moments de calme, pour parler lecture, ou pour de la couture, mais Kilari avait appris des choses en trois mois qu'elle n'avait jamais appris en dix ans au pensionnat. A commencé par l'équitation. Son père lui avait montré les écuries quelques jours après son arrivée, et Kilari n'avait encore jamais approché une bête d'aussi près. Elle avait été très intriguée, et quand Takashi lui avait proposé de monter l'une d'entre-elle, elle avait été émerveillée. Ainsi, elle avait appris les rudiments de ce sport, et désormais, elle pouvait faire de longues balades. Ou même passer au galop. Cependant, bien qu'elle se fût essayée à la course d'obstacles, elle était encore trop peu expérimentée et bien trop maladroite pour cela.
Mais tout cela n'était rien par rapport au travail qu'elle devait fournir pour devenir une vraie lady, comme aimait lui dire sa mère. Ses parents lui avaient trouvé un précepteur, qui continuait à lui donner des cours, à la différence que celui-ci avait un bon bagage à l'étranger, ainsi, les cours de géographie étaient bien plus vivants que ceux dispensés par ses anciennes enseignantes. Elle avait aussi appris la danse, chose pour laquelle elle s'avéra très douée. Mais également à se tenir à table, et d'autres petites choses qui ne sont normalement pas enseignées à une jeune fille de son rang, mais que Lara et Takashi avaient tenu à lui apprendre, comme la cuisine ou le jardinage. Et Kilari savait que ce qu'elle vivait ici, était différent de ce que vivaient des filles telles que la marquise de Caylus. Mais pour rien au monde elle n'échangerait sa place. « Aujourd'hui mademoiselle, votre frère va faire son entrée, et demain, un bal va être donné, en petit comité bien évidemment.Kilari redressa la tête de sa lecture pour fixer son regard dans celui de sa gouvernante.— Je m'y suis préparée Madame, et j'attends avec impatience l'arrivée de Subaru.Devant la politesse de Kilari, la gouvernante laissa échapper un petit sourire, elle en avait servi des demoiselles, mais Kilari s'en détachait par sa grâce, sa façon si polie et distinguée de s'exprimer. Cette enfant était un véritable joyau, et ses parents l'avaient bien poli.— Bien, c'est le plus important, il ne devrait pas tarder, voulez-vous rejoindre le salon ou patienter ici ?— Je viendrais bientôt, je voudrais, avec votre permission, terminer mon chapitre, je n'en n'ai que pour quelques minutes. Demanda Kilari avec le sourire.— Faites Mademoiselle, Monsieur Subaru a de toute manière l'habitude des entrées remarquées, si vous entendant le galop d'un cheval, c'est qu'il est en chemin, alors il vous suffira de rejoindre Madame et Monsieur au salon. » Sur ces quelques mots, la femme prit congé et Kilari continua sa lecture, jusqu'à ce qu'en effet, le martellement des sabots résonna dans le jardin. Presque précipitamment, elle ferma son livre, se redressa et empoussiéra sa robe, pour ensuite respirer calmement, il ne fallait pas paraître essoufflée, elle entama le chemin inverse pour retourner au domaine quand soudain, un homme fit irruption dans l'allée, et quand son regard croisa le sien, elle comprit tout de suite. Les mêmes yeux, les mêmes cheveux, bien que couper plus courts pour le garçon, c'était son frère, Subaru. Et contrairement à ses parents, la joie de Kilari fut presque instantanée, peut-être parce qu'il n'avait qu'une petite différence d'âge, ou parce qu'ils étaient frère et sœur, elle ne savait pas, mais elle laissa tomber son livre pour accélérer le pas et atterrir dans ses bras, tandis que Subaru la souleva pour la faire monter au-dessus de lui, dans des rires, et quelques larmes.
« Kilari ! C'est toi, c'est vraiment toi !Il semblait tellement heureux de la revoir, cela gonflait le cœur de la blonde.— Subaru, tu es devenu si grand, je me souviens d'un petit garçon, pas plus haut que trois pommes.Elle était si heureuse de pouvoir le toucher.— Et ce petit garçon est devenu un homme, un vrai soldat de la taille de beaucoup trop de pommes désormais ! Regarde, je peux te soulever sans aucune difficulté.Il fit tourner sa sœur dans les airs, la faisant crier de joie. Leurs parents les regardant au loin.— Je vois ça Subaru, ne me fais pas tomber !— Jamais ! Que tu es devenue jolie petite sœur, une vraie princesse ! Il la reposa. Cela me fait tellement de bien de te revoir enfin chez nous. J'ai voulu te rendre visite, mais malgré tous mes efforts, l'accès m'a été refusé.L'entendre dire ça réchauffait son cœur, cela faisait plaisir à Kilari de savoir que ses proches ne l'avaient pas oublié, mais qu'au contraire, ils avaient essayé de la voir. » La soirée fut incroyable pour Kilari, elle écoutait les récits de son frère avec beaucoup d'intérêt. Elle aimait l'entendre parler de ses missions, et de son quotidien à la caserne. Elle avait compris qu'il ne pouvait pas rendre visite à ses parents aussi souvent qu'il aimerait le faire, mais qu'il s'arrangeait toujours pour pouvoir venir dès que possible. Il lui parlait d'une jolie demoiselle qui lui plaisait depuis quelque temps, mais dont il ne connaissait même pas le nom, il se doutait qu'il ne pourrait jamais la rencontrer, mais Kilari voyait son sourire incroyable quand il décrivait la femme. Et découvrir son frère, amoureux qui plus est, la remplissait de joie. Cette nuit, ils s'étaient couchés tard, à force de discuter, ainsi, le réveil fût difficile. Kilari avait le sommeil lourd, heureusement que Subaru était venu la réveiller. Et si la journée s'était bien passée, désormais, il fallait se préparer pour ce fameux bal, le premier pour Kilari. Elle était si excitée par l'événement, et angoissée. Seulement trois petits mois s'étaient écoulés depuis son départ de Saint-Louis, et pourtant, elle avait l'impression que des années s'étaient écoulées. Fini les toilettes lugubres et les prières à Dieu, Kilari avait continué à remercier chaque jour le Seigneur, mais sans non plus le répéter. Malgré cela, elle n'avait pas l'impression de s'être écarté du chemin, comme l'avait suggéré la Mère Supérieure. Au contraire, Isabeau avait raison, elle était en train de marcher sur un chemin lumineux, entourée d'incroyables personnes. « Cette robe est magnifique, Mademoiselle Tsukishima. Le bleu et le blanc sont décidément des couleurs qui vous vont à ravir. Cela se reflète à vos yeux, et je dois avouer que les fins liserées d'argent ne rendent la tenue que plus belle encore.Commenta la domestique.— Oui, c'est une robe incroyable, et un cadeau tout aussi incroyable que mes parents me font. Kilari s'observait dans le miroir, elle se trouvait magnifique.— Si je puis me le permettre Mademoiselle, cette robe, bien que belle, resterait quelconque. Je pense que c'est vous, et votre grande beauté, qui la rendez aussi magnifique à regarder.Kilari lança un regard à travers le miroir à la femme postée derrière elle. Vous n'êtes pas obligée de me croire, ce n'était là que mon humble avis.— Vous savez trouver les mots pour faire plaisir. C'est une qualité, je suppose. Merci de ce compliment. La soirée commence bientôt, je suis impatiente.— Vous pouvez. Bien que ce soit un petit comité, la soirée est organisée par votre famille et celle des Kazama. On dit que les Hiwatari aussi sont conviés, mais malheureusement, des affaires les retiennent. D'autres invités de marque feront leur apparition, même si l'attraction principale sera le fils aîné de la famille Kazama. » Kilari se rappela le regard de l'homme lors de la représentation théâtrale de la Maison Royale, elle n'avait fait que croiser son regard, et pourtant, les yeux de ce garçon la hantaient toujours autant, comme imprégné dans son esprit. Kilari avait beau aimer les romans à l'eau de rose, elle ne croyait pas au coup de foudre, pourtant, elle ne pouvait s'empêcher d'espérer attirer une fois de plus, le regard de braise de son interlocuteur, ce soir encore. De telles pensées la gênaient, et comme si elle avait peur que la domestique le devine, elle ferma les yeux, pour finalement détourner son attention du miroir, et se diriger vers la fenêtre pour observer le paysage. La nuit tombait doucement, et le ciel se drapait de belles couleurs orangées. Que c'était agréable. On toqua à la porte. « Entrez !Kilari observa son la silhouette de son frère se dessiner dans l'entrée.— Je suis venue chercher ma magnifique sœur, son carrosse l'attend. » Souriante, elle accepta le bras tendu de son frère, et ensemble, ils se dirigèrent dans le véhicule, dans lequel était déjà installés leurs parents. Celui-ci se mit en route, mais le trajet fut relativement court. Comme le lui avait expliqué sa mère, les membres de la délégation s'étaient rapprochés les uns des autres, formant ainsi avec les années, une sorte de communauté, sans pour autant ignorer la cour du roi de France. Kilari était vraiment curieuse, après tout, elle ne connaissait rien de ce peuple, ni même du Japon. Sa mère avait raison, les sœurs avaient fait en sorte d'éloigner la jeune fille de sa véritable identité, pour se tourner vers leurs propres croyances et leur propre culture. Un véritable lavage de cerveau. Très vite, le véhicule fit son endroit dans une cour immense, il s'agissait d'une magnifique propriété, bien plus grande que celle de la famille Tsukishima, et les jardins étaient sans doute aussi incroyables, malheureusement, la pénombre empêchait Kilari d'y voir suffisamment. Les Kazama semblaient vraiment fortunés. Kilari se sentait même toute petite face aux grandes colonnes qui encastraient l'entrée. C'était presque trop, pensa-t-elle. Les Kazama aimaient-ils à ce point la démonstration ?
« Toi aussi, tu trouves que c'est vraiment énorme, n'est-ce pas ?S'enquit Subaru auprès de sa petite sœur.— Oui, c'est très... Impressionnant. Avoue cette dernière, le regard concentré sur les énormes colonnes, qui se dénotaient du reste de la demeure.— Les colonnes étaient là avant leur arrivée, Monsieur Kazama les aiment bien, donc il souhaite les conserver, mais sa femme, ainsi que Hiroto ne rêvent que d'une chose : les voir disparaître. Et je suis sûr qu'ils vont finir par avoir raison.— Pourquoi donc ?— Madame Kazama, c'est en quelque sorte, le véritable chef de cette famille. Mais c'est un secret, tâchons de sauver l'honneur de ce pauvre mari. Il ricana, il semblait vraiment proche d'eux.— Tu sembles bien les connaître.— Un peu, oui. J'ai fait mes armes avec Hiroto, et avec le temps, nous sommes devenu de bons amis. Nous nous sommes fait certaines confidences. Je lui ai un peu parlé de toi. Expliqua-t-il, sans rentrer dans les détails.— Vraiment, que lui as-tu dit ?— Haha, pas grand-chose tu sais, après tout, nous avons été séparés tôt. Mais j'ai réussi à lui demander de me rendre un service. Les jeunes gens commençaient enfin à avancer, leurs parents étaient rentrés depuis longtemps maintenant.— Quel genre de service ?— Nous n'avions même pas le droit de t'envoyer de lettres. Maman en souffrait beaucoup, et finalement, un peu avant que tu ne quittes cette école, j'ai appris que Hiroto s'y rendait pour assurer la sécurité du roi durant une représentation théâtrale. Je lui ai demandé de me parler de toi s'il venait à te croiser. Malheureusement, et je m'en doutais, il ne pouvait pas s'approcher de toi, mais il t'a regardé jouer et m'a raconté.Termina-t-il.— Et qu'a-t-il dit ? » Mais pour seule réponse, elle ne reçut qu'un clin d'œil mystérieux de la part de son frère. Et manque de chance, ils étaient arrivés à l'entrée. Kilari n'avait donc plus le temps d'essayer de tirer les vers du nez à son frère. Elle se contenta de resserrer sa poigne sur le bras de ce dernier qui la rassura. Après quelques couloirs, ils débouchèrent sur une pièce immense, agrémentée d'un énorme lustre. La pièce était sobre, mais c'étaient les invités qui illuminaient la pièce. De nombreuses robes de toutes les couleurs, des gens qui rigolaient, qui discutaient. Des gâteaux et autres amuse-bouche aussi colorés les uns que les autres. Kilari n'avait jamais vu ça. Et soudain, une femme se plaça devant eux. « Bienvenue Subaru, comme tu as encore grandi.— Madame Kazama, merci à vous de nous recevoir. Encore une fois, cette réception est une réussite, vous avez l'art et la manière pour faire des plus simples fêtes de véritables succès. Elle se met à rire doucement.Laissez-moi vous présenter ma sœur, Kilari, que vous avez connu il y a de cela fort longtemps. Elle nous arrive de la Maison Royale de Saint-Louis.— Kilari Tsukishima ! Quelle agréable surprise. Cela fait si longtemps !Devant l'air étonnée de la jeune fille, elle lança un sourire aussi chaleureux que celui de Lara,je comprends, tu dois être perdue. Je suis Hanae Kazama. Je te voyais souvent enfant, quand ta mère et moi, nous nous rendions visite mutuellement. Tu étais déjà si jolie, mais tu n'as fait qu'embellir avec l'âge. Nous avons été très peinés d'apprendre ton départ.— Je vous remercie de votre sollicitude Madame.Kilari s'inclina légèrement, toujours sous le regard bienveillant de son hôte.— Tu étais si proche de mes enfants, surtout de mon fils Hiroto, tu devrais le trouver facilement. Enfin, je l'espère. S'amusa-t-elle.— Facilement ? Ne vous moquez pas de nous Madame, vous savez bien qu'Hiroto ne peut pas être trouvé, c'est lui qui nous trouve.Ajouta Subaru, l'air joueur.— C'est vrai, tu n'as pas tout à fait tort. Mais parfois, il suffit d'observer les jeunes demoiselles, elles indiquent la marche à suivre.Et sans rien dire, elle s'en alla. »
Kilari l'observait silencieuse s'en aller, tandis que Subaru semblait s'agiter à ses côtés, elle lui demanda alors ce qui l'intéressait, et rencontra le regard d'une belle jeune fille, jeune fille qui correspondait aux nombreuses descriptions de Subaru. Ce dernier abandonna sa sœur rapidement, et celle-ci se retrouva rapidement seule. Heureusement, elle n'était pas effrayée par la foule, après tout, elle avait réussi à jouer devant le roi, alors affronter quelques dizaines de personnes ne devrait être si terrible que ça. Elle commença à avancer, en observant les gens, elle s'arrêta près de l'orchestre, écoutant la belle musique qui était joué. Cela lui rappela la scène d'Esther, elle ne faisait pas parti des principaux rôles, elle avait préféré jouer dans les chœurs, elle aimait la musique, elle aimait chanter. Son regard dériva sur la porte ouverte qui menait à un balcon. Et elle avait un peu chaud. Malgré l'immensité de la pièce, le regroupement massif augmentait la température, et un peu d'air frais lui ferait du bien.
Une fois seule à l'extérieur, elle prit conscience qu'il ne s'agissait pas d'un petit balcon. Celui-ci longeait tout le long du bâtiment, et plusieurs escaliers donnait accès aux jardins, qui étaient éclairés par des lanternes, et par les lumières qui s'échappaient de l'intérieur. Elle pouvait ainsi observer la fontaine devant elle, et de nombreuses fleurs. Malheureusement, les couleurs restaient trop sombres, elle espérait pouvoir revenir un jour ici, mais cette fois-ci en pleine journée. « La vue vous plaît ? » La voix grave qui venait de résonner dans son dos lui donna la chair de poule. Mais rien d'inquiétant, au contraire, elle sentait son cœur battre plus vite, et sans savoir pourquoi elle devinait déjà qui était l'homme derrière elle. Par politesse, cependant, elle se retourna pour lui faire face. Hiroto Kazama se tenait devant elle, et la dépassait d'au moins deux têtes. Il avait un air calme, un petit sourire presque charmeur, et ses yeux. Ses yeux, qui avaient hypnotisé Kilari quelques mois auparavant, ces mêmes yeux la fixaient avec la même intensité qu'autrefois. Kilari sentait son ventre se tordre délicieusement. Est-ce que c'était ça un coup de foudre. « Hiroto Kazama.Elle murmura-t-elle avant de placer sa main devant sa bouche pour se rattraper.Je veux dire, oui. Oui, la vue est magnifique.Elle voyait son sourire s'agrandir. Tu es ridicule, pensa-t-elle, gênée de son comportement.— C'est un beau jardin, qui fait la fierté de ma mère. Elle en prend grand soin. Mais il est encore plus beau à la lumière du jour.Il se déplaça aux côtés de la jeune femme, s'accouant à la barrière.— Je m'en doute.— Vous aimez être en extérieur ?S'enquit-il.— Oh oui ! J'ai toujours aimé les fleurs ! Et j'aime par-dessus tout regarder le ciel, je le trouve magnifique, qu'importe le temps, il peut être bleu, gris, pluvieux, venteux. Il change constamment d'état, et les nuages sont en perpétuel mouvement ! J'aimais l'observer quand j'étais à Saint-Louis. Elle s'arrêta un instant.Pardonnez-moi, je parle trop quand je suis nerveuse.— Et qu'est-ce qui vous rend nerveuse ?Il se moquait d'elle, et elle rougissait. Il adorait ça.— Je... Ce n'est rien.— Voulez-vous marcher un peu ?Décida-t-il de changer de sujet.— Volontiers Monsieur Kazama.— Hiroto.— Pardon ?Elle n'avait pas bien entendue.— Appelez-moi juste Hiroto, nous n'avons qu'une année d'écart. » Kilari resta silencieuse, elle savait désormais qu'ils avaient été amis, mais elle ne se souvenait pas de son âge, tandis que lui semblait connaître le sien. Il lui présenta son bras, qu'elle accepta avant de descendre les escaliers en compagnie du beau brun. « Beau », elle rougissait. Elle ne devait pas penser ainsi, au risque de faire une erreur.
« J'apprécie beaucoup les jardins de ma mère, ils sont calmes.Hiroto entamait la conversation, et soulagea Kilari qui n'osait pas parler.— Vous n'aimez pas le bruit, Hiroto ? Seigneur, que son nom sonnait si bien dans la bouche de la jeune fille.— Je travaille à la cour du roi, et Versailles est un endroit, certes grandiose, mais au combien bruyant. Et quand je ne suis pas là-bas, je suis en caserne, à parler à mes hommes. Quand on est habitué à parler aux foules, on apprend à apprécier les silences.— Je comprends, j'aime la lecture, je ne suis pas bonne oratrice.— Vraiment ? Ce n'est pas ce qu'il m'avait semblé. Poursuit-il.— Que voulez-vous dire ?— Dans Esther, j'ai entendu votre voix, vous êtes bonne chanteuse, j'ai beaucoup apprécié vous écouter.— Vraiment ? Vous avez écouté ?Elle ne pensait pas qu'il avait fait à ce point attention à sa voix.Nous étions plusieurs, il était impossible de me reconnaître.— C'est là que vous vous trompez Kilari, votre voix se détachait vraiment du reste de vos camarades, même le roi l'a fait remarquer. Et bien évidemment que je vous écoutais, n'oubliez pas que je vous avais remarquée.— C'est-à-dire ?— Derrière le rideau, c'était vous n'est-ce pas ? Il ne cachait plus son sourire, tandis que la blonde essayait de deviner quelle teinte de rouge avait pris son visage.— Je... Vous n'y êtes pas, Mademoiselle de Caylus avait essayé d'attirer notre attention, et je... Oh mon dieu. Ne riez pas.Elle se détacha de lui, mais le voir rire lui donnait aussi le sourire, et elle perdait sa crédibilité.— Je ne vous réprimande pas. Mademoiselle de Caylus est d'un naturel curieux, et il est difficile de ne pas la suivre.Kilari commença à perdre son sourire pour une moue boudeuse, ce qui n'échappa pas au jeune homme, il était content de son petit effet.— Vous l'avez déjà suivie, peut-être ?Sa jalousie était infondée, et Kilari s'en voulait de ressentir ça pour un amour d'enfance dont elle ne se souvenait à peine.— Moi ? Non. J'ai d'autres préférences.La façon dont il l'observait ne laissait pas place au doute. Kilari n'était pas idiote, certes un peu naïve, mais les propos d'Hiroto était très clairs.— Pardonnez-moi, mais ne seriez-vous pas en train de me faire des avances Monsieur ?Kilari retrouvait son sourire espiègle.— Des avances ? Je ne sais pas. Mademoiselle, m'autoriseriez-vous à vous en faire ?— Peut-être, mais pas tout de suite, il y a un protocole à suivre Monsieur. Ce n'est pas comme cela que l'on courtise une femme.— Je serais ravie d'apprendre comment le faire dans ce cas. » Sa réponse fit rire Kilari, un rire franc, qu'elle ne pouvait pas retenir. Adieu le protocole, elle se laissait aller, et ce n'était pas Hiroto qui irait la retenir. Elle commença à s'éloigner de lui, en observant les plantes environnantes. Sa robe était magnifique, en fait, la jeune fille était magnifique, encore plus superbe que lors de leur rencontre, quand il l'avait vu se cacher derrière le rideau, ou encore quand elle avait chanté, dans sa robe blanche. Qu'importe la tenue, Kilari ressemblait à un ange. Il n'avait pas réussi à oublier son visage, et avait pensé à elle ces derniers mois. Désormais, qu'il était près d'elle, son cœur était comme soulagé. Et tandis que la musique s'évadait par la fenêtre, l'atmosphère particulière, il la regardait danser, seule dans ce jardin, et il en était presque ébloui. Si c'était ça le coup de foudre, c'était décidément la meilleure sensation.
Ainsi, perdue au milieu des jardins, Kilari regardait le ciel, et étendait ses bras. De loin, Hiroto la regardait, et il l'aurait juré, à cet instant, Kilari ressemblait à une Colombe, prête à prendre son envol.
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