Harry était incapable de dire pourquoi, mais voilà, une fois de plus, lui et Draco avaient craqué, leur phrase désormais iconique prononcée du bout des lèvres, ce "C'est la dernière fois que ça arrive", un souffle expiré avant de disparaître dans une pièce, un angle, n'importe quoi qui pourrait les cacher du regard des autres, ou presque.
Harry n'était pas idiot, certes, il lui arrivait d'avoir des mauvais moments où il pouvait cruellement manquer de jugeote, mais c'était un garçon malin et débrouillard —même s'il fallait reconnaître que sans Hermione, lui et Ron seraient morts depuis longtemps—. Harry faisait surtout confiance à son instinct, ce que la jeune Gryffondor déplorait, préférant les plans structurés, la fiabilité des informations, l'organisation et la prudence. Harry et Ron, eux, avaient plutôt tendance à foncer dans le tas.
Mais Harry avait de l'instinct.
C'était un fait, et ce soir, son instinct le poussait à la réflexion. Il avait l'intime conviction que quelqu'un savait pour lui et Draco. Où, quand, comment, il n'en savait rien, mais en même temps, les deux garçons se laissaient aller de plus en plus, faisaient moins attention. Tout cela devenait de plus en plus dangereux, ils devaient en parler.
D'un autre côté, quand ils se retrouvaient tous les deux, ils ne parlaient pas beaucoup.
Et puis Harry avait peur. Draco et lui avaient ce quelque chose d'étrange qui subsistait entre eux. Ils avaient dix-sept ans, la majorité magique, mais restaient encore de jeunes garçons, sans réelle expérience. Harry avait passé beaucoup de temps à s'interroger et en était venu à plusieurs conclusions. Aussi fou que cela puisse paraître, il ne voulait pas perdre ce qu'il avait avec le Serpentard. C'était idiot, il le savait. Le brun s'était longtemps interrogé sur son attirance pour le serpent. Est-ce que c'était lui ou juste les garçons de manière générale ? Il avait ainsi passé ces derniers jours à dévisager différents garçons, toutes maisons confondues, et il en avait désormais la certitude.
Il ne ressentait aucune attirance pour qui que ce soit. Qui que ce soit qui ne soit pas Malfoy, évidemment.
Ce quelque chose, indéfinissable pour le moment, ne fonctionnait qu'avec Draco. Il était le seul garçon qui éveillait chez Harry des sensations inhabituelles mais plaisantes, et Harry savait très bien qu'une conversation sérieuse mettrait fin à tout cela. Mais c'était nécessaire.
Le lendemain, c'était le cours de potions, et Harry sentait le regard de Rogue lorgner sur son dos, plus précisément l'arrière de son crâne. L'épisode des chaudrons à récurer commençait doucement à dater, il devait être prêt à bondir, comme un chat sur une souris, au moindre mouvement suspect.
"Harry, va nous chercher des épines de porc-épic, s'il te plaît.Ron avait le nez plongé dans son manuel, tandis que Harry jouait avec sa plume. Il n'avait jamais été très doué en potion.
— Hein, de quoi ?demanda-t-il.
— Des épines de porc-épic.Ron jeta un coup d'œil vers Rogue.Vite, s'il te plaît."
Le professeur Slughorn leur faisait habituellement cours, puisque Rogue avait été promu professeur de Défense contre les Forces du Mal l'année dernière. Néanmoins, lors de la dernière réunion du club de Slug, leur professeur avait abusé de la boisson et, au moment de regagner ses appartements, avait chuté dans les escaliers. S'il aurait pu bénéficier d'une convalescence rapide avec les soins de Pomfresh, il avait préféré demander à séjourner à St Mangouste, pour des raisons plus ou moins inconnues —mais Harry était persuadé qu'il voulait profiter de petites vacances improvisées—.
Peu désireux de subir les foudres de Rogue qu'il devait désormais supporter deux fois plus que d'habitude, le brun se hâta de regagner la réserve pour récupérer les ingrédients manquants. Alors qu'il fouinait tout en pestant de ne pas trouver son dû, une autre présence se manifesta. Draco. Celui-ci ne remarqua pas Harry dans un premier temps. Il faut dire que le brun avait la tête planquée dans une des étagères. Mais quand il se redressa et se cogna violemment le sommet du crâne, là, toute l'attention du blond se tourna vers lui.
Ils restèrent silencieux un long moment, à se fixer dans les yeux. Puis, d'un commun accord, leurs pupilles détaillèrent le reste de leur corps. C'était le moment, Harry le savait. En plein cours, Draco ne s'emporterait pas, il n'essaierait pas non plus de s'enfuir loin de lui. Mais s'il évoquait leur relation, s'il essayait de poser des mots sur ce qui se produisait entre eux deux, il savait qu'il ferait angoisser Malfoy, et que celui-ci s'éloignerait. Mais c'était un risque à prendre. De toute manière, si quelqu'un était réellement au courant —et Harry en avait la nette impression—, leurs petites affaires seraient révélées au grand jour, d'une manière ou d'une autre.
"Quelqu'un sait, murmura le brun tout en cherchant les fameuses épines introuvables.
— Nombreux sont ceux qui prétendent savoir les choses, Potter, répliqua Draco, fronçant les sourcils. Harry soupira profondément.Bon, il sait quoi, ton quelqu'un ? Et c'est qui ?
— Je ne sais pas, répondit-il.Je sais seulement que quelqu'un nous a vus, Draco. Je sens des regards insistants.Cette fois-ci, Draco éclata d'un rire moqueur.Je suis sérieux.
— Tu sais pourquoi les gens te regardent ? Draco jeta un coup d'œil vers l'entrée pour s'assurer qu'ils n'étaient pas dérangés, puis s'approcha de Harry, si près que le survivant crut un instant qu'il allait l'embrasser. Mais il se contenta de poser son doigt sur la cicatrice de Harry en appuyant fort.Pour ça, le balafré.
— Arrête avec ça, protesta le brun en le repoussant. Mais Draco se contenta de ricaner. Le blond avait décidé de jouer les imbéciles, de retrouver son masque arrogant et désagréable.Tu ne peux pas m'écouter et rester sérieux ?
— Est-ce qu'on doit vraiment avoir cette conversation ici, où n'importe qui peut nous entendre ? Harry s'apprêtait à répondre, mais Draco l'interrompit.Je ne crois pas, non.
— Je dis juste qu'on devrait parler de... tout ça. Les gens vont finir par remarquer quelque chose.
— Je ne veux pas parler de ça, Potter, répliqua Draco.Ça arrive, c'est tout. Draco semblait avoir trouvé ce dont il avait besoin, replaçant les bocaux à leur place. Maintenant, décale.
— Et qu'est-ce qu'on dira si quelqu'un fait remarquer qu'on est plus... proches ?
— Putain, Potter, pesta Draco en se rapprochant de lui, visiblement de mauvaise humeur. On n'est pas plus proches.
— Oh, là, tu viens quand même de griller le dernier mètre qui te séparait de ma zone vitale, ricana le brun dans une tentative désespérée d'humour. Mais rien n'y faisait, Draco avait replacé ses défenses et semblait inatteignable.
— On n'est pas plus proches. Arrête de faire ça, je n'ai pas envie d'en parler, il n'y a rien à dire, d'accord ? Disons juste que c'est une sorte de... trêve amicale, ou quelque chose qui s'en rapproche. Une amitié utile, je te donne et tu me donnes. Ça s'arrête là."
Il ne laissait même pas au garçon le temps de réagir, et Harry l'observa regagner sa place, impuissant. Finalement, il fit de même, sentant la colère bouillonner en lui. C'était agaçant. D'accord, ils devaient garder cela secret, il le savait et cela lui convenait, mais que Draco ait au moins le courage de reconnaître que ce qu'ils faisaient n'avait rien d'amical. Ron était un ami, et Harry ne lui mettait pas la main dans le pantalon, bon sang.
"Qu'est-ce que tu as ?demanda Ron à ses côtés. J'ai cru que tu avais pris racine.
— J'ai dû résister à l'envie de crever les yeux de Malfoy avec ma baguette, répondit le brun, sa colère de plus en plus palpable.
— Quel connard, celui-là. Tu sais qu'en plus, il remet le couvert avec Daphné ? Franchement, ce type est déjà une belle ordure, mais en plus, il arrive pas à se décider entre les deux sœurs, alors il les teste chacune leur tour pour faire son choix. Les gens comme lui me dégoûtent..."
Mais Harry ne l'écoutait plus. Par Merlin, il ressentait de la jalousie maintenant ! Il détestait tout ce que Draco lui faisait ressentir. Si Rogue n'avait pas été là, il aurait eu envie de lui donner un coup de poing en plein visage, de le voir gémir par terre comme en cinquième année.
"Tu m'écoutes ?demanda Ron.
— Hum ? Non, tu disais ?soupira le brun, désolé. Tu me parlais de Malfoy.
— Non, c'est bon. Je disais juste qu'en plus, je vais sûrement le croiser ce soir. J'ai ma ronde et il a la sienne.Harry oubliait parfois que Ron était également préfet."
Ron continua à déblatérer sur Draco et son comportement jusqu'à la fin du cours, pendant que Harry observait la nuque du blond plus loin, concentré comme toujours. Harry avait remarqué depuis longtemps que Draco était toujours très concentré dans ces moments-là. Il aurait aimé le regarder travailler, et pas seulement de dos. Il cligna des yeux en réalisant à quoi il pensait. Ils n'étaient pas en couple. Draco s'en fichait, pour lui, c'était juste une passade, une amitié utile comme il le disait. Harry était déçu, il n'arrivait même pas à le cacher. En continuant de bouder, il croisa le regard de Blaise Zabini, qui avait un léger sourire aux lèvres et passait son regard de Draco à Harry. Le brun baissa instantanément les yeux, préférant se concentrer sur sa propre paillasse. Il avait déjà assez de problèmes comme ça.
En claquant la porte aussi fort que possible, le blond s'attendait aux cris d'indignation de ses voisins de chambre, mais il s'en fichait. Il était sur les nerfs depuis le dernier cours de potions, depuis sa discussion avec Harry, pour être honnête. Il détestait les gens rationnels et consciencieux, et il savait de quoi il parlait, car il en était un lui-même. Toujours à vouloir étiqueter les choses, à dire, à désigner. Il pensait qu'avec un idéaliste et étourdi comme Potter, il pourrait se laisser aller, quelque chose sans prise de tête, mais non. Même lui voulait mettre des mots sur ce qu'ils faisaient.
Techniquement parlant, c'était assez simple, mais il y avait tout un brouhaha autour qui le dérangeait. Tout d'abord, il y avait le père de Draco qui fulminerait s'il venait à apprendre la relation de son fils avec Harry. Ensuite, il y avait le fait que ce soit un garçon. Draco savait qu'un jour, il serait amené à reprendre le flambeau des Malfoy, et ce jour-là, il devrait assurer une descendance. Astoria Greengrass était la favorite, une gentille fille, mais bien trop sage pour Draco. Il avait tout essayé pour la faire changer d'avis, même en fricotant avec sa sœur. Rien n'y faisait, la jolie brune était déterminée à accomplir ce qu'elle imaginait être sa destinée : devenir une femme et une mère, et pas n'importe laquelle, une Malfoy. Aimer les garçons aurait été moins problématique si ses parents avaient eu la décence de prévoir un deuxième bébé Malfoy, mais non. Lucius Malfoy avait été effrayé plus jeune par des histoires de fratricide qui lui venaient de si loin qu'il était incapable d'en citer les sources.
Et puis, c'était Harry Potter, quoi.
Le garçon insupportable qui n'avait pas voulu lui tendre la main en première année.
Le garçon qui aimait jouer à la veuve et l'orphelin avec ces bons-à-rien de Weasley.
L'Élu. Le Survivant. Celui qui a vaincu "On-Sait-Qui".
"Arrête de réfléchir, tu fais une de ces têtes.Le blond sursauta si violemment que son corps décolla du matelas. Plus loin, Théodore semblait émerger d'une sieste bien reposante.
— Merde, Théo. Qu'est-ce que tu fais ici ?
— C'est ma chambre, aussi.Il observa son environnement,enfin, il me semble.Draco soupira. Je ne sais pas à quoi tu penses, Draco. Mais tu veux un conseil ?
— Non, pas de toi.Maugréa le blond en se laissant retomber sur le duvet.
— M'en fous, je te le donne quand même. Arrête de te prendre la tête avec ton vieux.Il allait répliquer.Oh, s'il te plaît, quatre-vingt-dix pour cent du temps, c'est le vieux Malfoy qui te pète les nerfs, j'ai le même à la maison. On s'en fiche de ce qu'il pense. De toute façon, il va crever un jour, alors il ne sera pas là pour le voir.
— Tu es... Putain, Théo.
— Tu m'aimes pour ce que je suis, ne me remercie pas. Juste, va cogiter ailleurs, je voudrais dormir un peu plus."
Draco n'avait pas l'habitude de se plier aux ordres, mais généralement, les réflexions de Théodore avaient le don de faire fuir n'importe qui. Il pouvait parler de sujets graves avec une telle aisance, d'un fratricide comme d'une recette de cuisine. Ils étaient amis, mais Draco préférait ne pas le voir se mettre en colère le jour où ça arriverait.
En regagnant sa salle commune, le blond se laissa tomber aux côtés de Pansy, passant rageusement sa main dans ses cheveux blonds. Il était bientôt l'heure de regagner la Grande Salle, et ensuite, ce serait l'heure de sa ronde. Draco n'avait jamais trouvé ça désagréable, mais ce soir, il n'avait qu'une envie : se coucher et ne plus penser à quoi que ce soit.
"Tu seras là ce soir ?
— Ce soir, où ? J'ai ma ronde, tu le sais bien, Pan'.
— Je parle de la soirée, celle que Blaise a encore organisée.La jeune fille semblait pleinement concentrée sur ses ongles qu'elle décorait avec précision.
— Putain, encore ?Soupira le blond.Je verrai. Peut-être juste un verre, j'ai envie d'être tranquille.
— Alors enferme-toi vite dans ta chambre, tu connais Zabini.
— Zabini a le béguin pour la fille Weasley, il ne fera rien à moins que ce soit pour la rendre jalouse. Draco désigna la salle commune des Serpentard d'un geste las.Tu es à Serpentard, tu vois un Weasley dans le coin ? Non. Donc, il n'y a aucune raison qu'il fasse étalage de sa prestance.
— Oh, Draco, Draco, si tu te focalisais un peu moins sur ton amourette de couloir, tu serais plus attentif.Il frissonna.Relaxe, le bellâtre. Je ne connais pas l'identité du Roméo, mais grimpe vite au balcon et présente-le nous. On n'a aucune raison de te tourner le dos, même si c'est un Poufsouffle, ça fera de la nourriture gratuite.
— Ferme-la, Pansy. Occupe-toi de tes griffes de sorcière.En guise de réponse, il n'eut droit qu'au rire sonore de sa meilleure amie tandis qu'il s'en allait, regagnant la salle du repas."
C'est le ventre plein qu'il lança un regard haineux à Ronald Weasley avec qui il était contraint de faire sa ronde du soir. Les deux garçons avaient établi un accord commun : ne pas se croiser. Le roux partait vers l'est, le blond vers l'ouest. L'affaire était réglée. Draco en était même venu à préférer les rondes avec la née-moldue, son sang était répugnant, mais elle savait faire preuve d'intelligence dans ses propos.
Marchant d'un pas nonchalant, Draco se contentait d'ouvrir les portes et de les refermer, d'interpeller les plus jeunes qui couraient dans les couloirs pour leur rappeler de regagner leur dortoir. L'activité en soi était plaisante, il aimait la solitude, donc ces moments avec lui-même ne pouvaient que lui faire du bien.
Vingt-deux heures approchaient, et avec elles, la fin de sa ronde. Bientôt, le calme apparent du château serait remplacé par les basses fortes de sa salle commune, les corps qui s'enlacent et qui se meuvent, et lui, au milieu de ce brouhaha, calme de l'extérieur, bouillant de l'intérieur, un verre à la main.
Comme si le whisky pur-feu pouvait l'aider à se remettre les idées en place. C'était idiot. Draco ouvrit la dernière porte, vide comme toujours. Il allait la refermer, mais déjà, son bras était happé à l'intérieur.
"Put—
— Tais-toi, tu ne fais que crier.C'était la voix de Harry, dont le visage était dissimulé dans l'obscurité.
— Qu'est-ce que tu veux, encore ? Je t'ai déjà dit que je ne voulais pas discuter de tout ça. C'est... C'est notre truc.Il vit le brun sourire. Il n'en avait pas envie, mais déjà, les commissures de ses lèvres se redressaient elles aussi.
— Je n'ai pas apprécié que tu parles d'amitié tout à l'heure.
— Écoute, Potter, j'en sais rien, c'est juste ven—"
Le blond ne put continuer sa phrase que déjà les lèvres du brun avaient rejoint les siennes, les entraînant dans un ballet rythmé tandis que leurs mains se promenaient doucement le long des corps, disparaissant de temps à autre sous leurs robes de sorciers. Celles du brun se glissant dans les cheveux blonds de Draco, et les siennes filant à l'arrière de la nuque de Harry.
"Les amis ne font pas ça, marmonna le brun, retrouvant de l'air.
— Alors, nous ne sommes pas amis."
Ce soir, Draco Malfoy ne sera pas présent à la soirée des Serpents, et sa ronde sera un peu plus longue que prévu. Draco Malfoy est quelqu'un de consciencieux, Il aime prendre son temps.
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