S'IL Y A BIEN UN PLAN VRAIMENT MINABLE, c’est celui qui est en train de se construire dans ma tête. Je suis confortablement installé dans le transat de notre jardin, suffisamment éloigné de la baie vitrée mais il faut croire que ce n’est pas assez. J’entends toujours sa voix, sa voix à elle. Iseul. La vie que j’aime. Enfin aimer, c’est jouer sur les mots. Disons surtout que j’ai envie d’elle, en tout bien tout honneur. Non pas que je veuille m’en faire un plan cul régulier ou un simple coup d’un soir. Mais cette fille, m’obsède. Vraiment.
Le problème, c’est que cette fille, aussi incroyable qu’elle soit est avant tout la copine de mon meilleur ami, de mon frère, de mon colocataire, de mon co-équipier. C’est la copine de Taehyung.
Et je préfère m’ouvrir les veines que de trahir mon pote de cette manière. Peu importe à quel point la savoir endormie à une chambre de moi me fait souffrir. Mais le pire, c’est la culpabilité que je ressens, certes, il ne s’est rien passé, mais j’y pense, et déjà ça, c’est le premier pas vers la trahison. Aucun meilleur ami digne de ce nom n’envisagerait, même dans ses rêves les plus fous, de se pavaner au bras du grand amour de son meilleur ami.
Parce que justement, c’est son grand amour, si encore Iseul n’était qu’une copine de fac. Mais il y a quelque chose de plus intense entre eux, autre la tension sexuelle que Taehyung pourrait ressentir de temps à autre, je parle surtout de ce regard, ce regard ô combien précieux qu’il pose sur elle, ce regard qui veut dire que c’est elle, la femme de sa vie.
Je suis tellement honteux. Pour peu, je me sentirais presque sale de penser de cette manière. Parce que c’est bien beau d’en prendre conscience ici, dans ce transat. Mais la nuit, mes rêves sont un peu en roue libre, et le matin n’est pas toujours agréable, après les rêves intenses qui se sont bousculés dans ma tête et qui se ressente encore dans tout mon corps. Tout.
Et je ne vous parle pas de la finesse des murs, c’est ça les vieilles maisons de campus. Et si déjà, on râle quand l’un de nos colocataires est un peu trop bruyant au lit, alors quand c’est l’un de vos colocs et la fille de vos rêves, c’est encore pire.
Je continue à faire ce que je faisais juste avant, c’est-à-dire me vider l’esprit et regarder droit devant moi. J’essaie du mieux que je peux de m’éclipser quand les deux sont à la maison, jusqu’ici, ils ne l’ont pas remarqué et c’est tant mieux.
J’entends des pas et je prie pour que ce ne soit ni Taehyung, ni Iseul. Et il faut croire que le bon dieu existe puisque la tête de Namjoon -ou plutôt son torse- apparait dans mon champ de vision.
« Mets un tee-shirt mec, sérieusement.
― J’aime pas ça et tu le sais très bien.Il marque une pause le temps de rouler ce qui ressemble à un joint de ce que je vois.Il y a une soirée dans la fraternité d’un de mes potes, de l’équipe de football, ça te dit ?
― Mec, c’est une idée gé-ni-ale.J’insiste sur ce mot, mais c’est vrai, qu’importe la soirée, la fraternité où les gens qui y sont invités, tant que tout ça se passe loin de cette maison, et loin de cette fille en général. Je me lève en vitesse et je cours rassembler mes affaires. L’objectif de ce soir est simple, parce qu’il faut connaître l’ordre de ses priorités et les miennes tiennent en deux mots : boire, baiser. »
Une fois redescendu, je monte dans la jeep d’un autre de mes colocataires, Yugyeom. C’est lui notre conducteur de ce soir, déjà parce qu’il est le plus sage du groupe, mais surtout qu’il a fêté la fin de ses examens il y a peu et que désormais, il veut faire une petite pause. Boire, c’est bien, mais dans un état végétatif, c’est moins fun. Et l’une des choses à savoir ici, c’est de ne jamais faire confiance à Namjoon pour nous ramener le soir. Ce type est tellement… Improbable. Un paradoxe à lui tout seul, et à moitié déjanté, ne serait-ce qu’avec cette sale manie qu’il a à retirer son tee-shirt où qu’il va, ou encore cette drôle d’habitude d’oublier tout bon sens et de presque s’envoyer en l’air devant nous sans pudeur.
Quoi qu’il en soit, Kim Namjoon est l’un de mes amis depuis que je suis ici. Il est riche, s’il est né en Corée du Sud, ses parents se sont rapidement installés dans le Connecticut, surtout parce que son grand-père maternel a fait fortune dans l’hôtellerie de luxe et qu’il possède de belles propriétés là-bas. Mais le reste de la famille Kim est une famille d’avocats, d’excellents avocats. Et Namjoon compte bien en devenir un, il est doué, même s’il préfère ne pas s’en vanter. Au contraire, il voit la fac comme une immense cour de récréation. Pour lui, l’université n’est qu’amusement, soirées et coups d’un soir. Malgré tout, notre amitié est solide, et je ne suis pas mauvais joueur.
Moi aussi, j’en profite bien.
Je suis de ceux qui pensent que la fête, la décompression et l’amusement sont nécessaires pour une bonne année université, ce n’est vraiment pas bon de rester cloîtrer à bosser devant ses cours. Cela étant, je suis en licence sport, alors j’ai un emploi du temps chargé, ce qui explique peut-être pourquoi j’ai besoin de décompresser de temps à autre.
En parlant de ça, notre programme de l’été va bientôt commencer, puisque la saison chaude approche. J’ai donc conscience que ce sont nos dernières heures de liberté. C’est un peu dramatique dit de cette façon, disons que cette semaine est peut-être la dernière semaine de relâchement avant août et la rentrée.
Je ne suis pas un adepte des soirées en fraternité, je préfère largement être avec mes amis dans un bar ou à la maison. Généralement, les choses dérapent quand on rentre dans une fraternité, si ce n’est pas un départ de feu dans le jardin par ceux qui veulent allumer un feu de camp, alors ce sont forcément des jeux à boire qui finissent mal.
« On en parle mec ?On vient de descendre de la voiture et Namjoon est déjà en train de s’avancer vers la fête, happé comme s’il était un aimant gênant. Je crois donc le regard de Yugyeom.
― De quoi tu veux qu’on parle ?
― De ta petite scène à la maison ?Je fronce les sourcils.Okay, Taehyung et Iseul sont trop occupés entre les petits mots d’amour et les galipettes, et Namjoon est trop défoncé pour s’intéresser à ton cinéma, mais je suis là moi et je te vois.
― De quoi tu parles ? T’essaies de me faire peur mec ?Je ricane.
― Avoue que tu as un faible pour elle.
― Mais arrête un peu, tu sais très bien que c’est faux en plus.Je ne suis même pas convaincue de ce que je dis, mais je commence déjà à avancer, signifiant clairement à mon ami que la conversation est terminée.
― Ne mens pas. »
Je fronce les sourcils, mais je ne relève pas. Bien sûr que je mens, et ce n’est pas la première fois. Mais c’est ainsi, parfois le mensonge est nécessaire. Je décide de ne pas relever, et de rentrer une bonne fois pour toute dans cette maison.
« Penses-y mec ! Il ne suffit pas de remonter en selle pour oublier la chute précédente.
― Ta gueule, on croirait entendre Namjoon !Je rigole tandis que Yugyeom soupire, sourire aux lèvres. »
Je sais qu’il a raison, mais ce soir, mon programme est tout tracé, je veux trouver quelqu’un, une jolie fille, ou un beau mec, quelqu’un capable de me faire oublier les mauvaises idées qui germent dans mon esprit. Et je vais m’y tenir à ce programme.
Park Jimin
Je suis le nouveau. Le nouveau. C’est comme une étiquette posée sur ma tête, et je commence sérieusement à détester ça. Premièrement, parce que la fin de l’année approche et ça craint, quand tu es étudiant en fac, d’être catalogué de cette manière alors que tu es venu en cours toute l’année et que normalement, les gens te connaissent.
Mais bon, peut-être que leur parler aurait faciliter les choses, au lieu de rester dans ton coin.
Je déteste cette petite voix dans ma tête, qui me répète que si j’avais fait les choses différemment, si j’avais fait les choses bien alors tout serait différent. Rendons-nous à l’évidence, je ne fais jamais rien comme il se doit. C’est peut-être ma maladresse légèrement qui est la cause de ma timidité. Peut-être. Quoi qu’il en soit, ça ne m’aide pas.
Mais il y a quelque chose de pire que ma timidité, ou encore, le fait d’avoir peu d’amis. Non, moi, c’est quelque chose qui pourrait être futile pour certains, mais je suis célibataire. Et accessoirement, je n’ai encore jamais eu d’expérience quelconque avec une autre personne, excepté quelques attouchements avec un gars l’année dernière et un petit bisou datant du collège. Et encore, la personne a qui était adressé ce petit bisou est aujourd’hui ma meilleure amie, si ça ce n’est pas de la friendzone, je ne sais pas ce que c’est.
Le problème aussi, c’est peut-être ma timidité qui prend un peu trop de place. Westfield est une université typiquement américaine, et qui ressemble beaucoup aux clichés de la fac qu’on retrouve dans de nombreux livres, les étudiants cités sont majoritairement cool, les petits nerds effacés de l’histoire, et seuls les beaux mecs sportifs et plein de testostérones et les jolies filles aux poitrines généreuses marquent les esprits. Comment un pauvre garçon comme moi pourrait trouver l’homme de sa vie dans ce bazar ?
Parce que oui, rien que dans cette phrase il y a deux nouveaux problèmes qui se distinguent : le premier, c’est bien sûr l’amour de sa vie, parce que personne ne cherche l’amour de sa vie, même moi, à vrai dire, je pourrais attendre et juste trouver quelqu’un qui veut bien de moi. Le second, bien plus compliqué que le précédent, ce sont les mecs. Parce que, oui.
J’aime les mecs.
Et ce n’est pas quelque chose que l’on va crier sur tous les toits. Alors, oui, il y en a toujours eu qui sortaient du lot, qui exhibait leur sexualité haut et fort, mais sérieusement, est-ce que pour autant, ils se baladent avec un panneau « JE SUIS GAY » à bout de bras ? Non. Ils ne le font pas. Personne ne fait ça d’ailleurs. Sinon, on le remarquerait tout de suite, et toutes les personnes dans mon cas, c’est-à-dire, trop timide pour l’avouer, ferait la queue ne serait-ce que pour lui rouler un patin.
Dans cette université, qui ressemble à s’y méprendre à une jungle infestée de prédateurs, j’ai une lumière, une voie à suivre. Mon amie, la merveilleuse Jisoo. Merveilleuse est peut-être en trop, mais Jisoo est une chouette fille sur qui j’ai toujours pu compter jusqu’à présent. Elle est belle et sûre d’elle, la seule chose dommage, c’est qu’elle s’efforce parfois trop, et ça se sent. C’est comme chercher à étouffer la manière brute, sa beauté particulière, par tout un tas d’artifices inutiles. Tout le monde fait ça.
Mais Jisoo est mon phare, et j’ai pour habitude de lui faire confiance, la plupart du temps, cela m’a plutôt bien servi, mais ce soir, je ne suis pas certain de la direction qu’on a prise. Enfin, je suis partagé.
Je suis dans une fraternité.
Bien évidemment, personne ne me reconnaît, donc d’un côté, pas mal de gens m’ont salué. Davantage de filles que de mecs, mais je n’en suis pas étonné. Après tout, encore une fois, je n’ai pas pris d’écriteau avec moi. La bonne nouvelle, c’est que j’ai un bon feeling avec un mec plutôt intéressé. La mauvaise, c’est le lieu, je déteste les fêtes. C’est comme sortir un poisson rouge de son bocal et le regarder se tortiller à l’air libre. Déjà, c’est cruel, ensuite méchant et puis, on sait tous comment ça va finir, soit il meurt, soit vous le remettez dans son bocal et il sera traumatisé à vie.
Mais ce soir, je ne suis pas certain d’être celui traumatisé à vie.
Kai est un garçon vraiment canon, il n’y a pas à dire, beau sourire, athlétique, et il sait draguer. La preuve, je suis littéralement suspendu à ses lèvres. Enfin, presque, je n’y suis pas encore, mais c’est en progression. Et il a de beaux cheveux bouclés aussi, ce qui lui donne un petit charme, on va dire ça. Je l’écoute parler avec attention, évitant d’en placer une parce que je sais que lorsque je commence à parler, je ne m’arrête pas. Pour le meilleur comme pour le pire.
Il faut dire que lorsque je commence, c’est souvent pour ne jamais m’arrêter, peu importe que l’anecdote soit gênante ou pas. Il suffit de repenser à cette fois gênante où j’ai raconté à un type comment ma mère m’avait fait fumer mon premier joint sur le parking du lycée, une méthode parentale révolutionnaire selon elle, qui consiste à expliquer à son enfant ce qu’il ne faut pas faire en lui montrant les effets négatifs que cela peut engendrer sur lui. Dans sa vie sociale comme dans sa santé. Je vous laisse imaginer la situation quand je suis rentrée chez mon père le soir même, et son ton alarmant parce que je n’avais pas été capable de retrouver mon chemin en allant aux toilettes.
Ce n’est que lorsque Kai s’enfuit -littéralement- quelques minutes plus tard que je prends soudainement conscience que j’ai commencé à parler à voix haute.
Quel con. Mais quel con, Jimin !
Je soupire, un simple soupire parce que, aussi triste que ça en a l’air, ce n’est pas la première fois et je commence doucement à m’y habituer. Je pense qu’il est temps pour moi de changer de plan d’attaque, fini la drague, le but est de m’éclipser d’ici, mais avant ça, un petit tour aux toilettes serait le bienvenu.
Après de longues recherches, je trouve enfin la pièce tant recherchée, et malheureusement pour moi, la porte est fermée, ce qui n’est pas surprenant du tout, je me demande déjà comment une maison comme celle-ci, aussi grande soit-elle, peut contenir autant de monde. C’est plutôt à l’archi-…
La porte s’ouvre soudain sur un mec. Mais pas n’importe quel mec. Un apollon, il faut le dire ! Je ne crois pas n’avoir jamais vu de type aussi canon de ma vie. Ou peut-être que si, mais les canons, c’est un peu comme les arbres sur le bord de la route, vous en voyez un nouveau, vous oubliez le précédent. Sauf que contrairement aux arbres, les canons sont plus rares et ne font généralement pas partie de votre cercle d’amis proches. Une fille s’éclipse à sa suite, non sans l’embrasser en guise de remerciement. Et c’est seulement quand je remarque qu’il me fixe que je prends conscience que c’est moi qui aie le regard rivé sur lui depuis une longue poignée de secondes.
« On se connaît ? Voilà, la discussion est lancée.
― Je ne crois pas, non.
― Alors, tu veux aller aux toilettes.Je jette un regard vers la pièce qu’il pointe du doigt et je fais signe que non. Après tout, le mec vient littéralement de baiser dans ces deux mètres carrés. Bah alors ?
― Je me faisais juste la réflexion que les architectes étaient sacrément cons pour ne faire qu’une seule toilette pour une maison aussi grande.Il fronce les sourcils.
― Euh… Oui, je suppose que c’est bizarre comme idée. Écoute je-…
―Mais plus sérieusement, tu ne pensais tout de même pas que j’allais passer après ta petite affaire ?
― Je…
― Merci, mais non merci.Je rougis en me rendant compte que je lui ai coupé la parole deux fois de suite -les beaux gosses me rendent dingue- Allez, salut ! »
Sans lui laisser le temps de rajouter quoi que ce soit, j’opère un demi-tour avant de m’enfoncer dans la foule. C’est en tournant une dernière fois la tête que je remarque que le beau mec est en pleine discussion avec un autre gars dont je connais le nom. Kim Namjoon. Celui-ci a une fille à son bras, et une seconde qui semble se trémousser devant lui. Je ne veux pas en voir plus, mais une sorte d’illumination s’opère dans mon esprit.
Bon sang.
J’ai coupé la parole à Jeon Jungkook. Ça ne peut qu’être lui, ce bras tatoué, je connais peu de hockeyeurs avec autant de tatouages, d’ailleurs, c’est même interdit normalement en équipe sportive à la faculté. Mais Jeon Jungkook les avait déjà depuis le lycée, et il est doué, il faut savoir faire des compromis. Le sport avant tout.
Je me sens encore plus ridicule, quand je me retrouve face à mon amie qui ne manque pas de remarquer mon air penaud. Je préfère changer de sujet, parce que si je connais Kim Namjoon, c’est pour une bonne raison. Jisoo est dingue de lui.
« Alors ? Je vois que tu n’as pas réussi ton coup.Je plaisante tandis qu’elle soupire, plus amusée qu’autre chose.
― Non, quelqu’un a réussi à mettre le grappin sur lui au moment où il est entré. Ce mec est un véritable aimant à canons. Et le pire, c’est qu’il n’a pas l’air d’avoir de critères, donc la première arrivée est souvent la première servie.
― Tu veux rester encore un peu ?Devant mon air presque suppliant, Jisoo ricane un peu.
― Non, c’est bon, je te libère ! On va rentrer de toute façon ! »
Je lui sers un grand sourire en guise de remerciement. Je connais Jisoo depuis le collège, bien que notre rencontre ait été des plus étranges. Je venais d’arriver aux États-Unis, bien décidé à exprimer enfin mes préférences et Jisoo s’était amourachée de moi. Elle m’a finalement avoué ses sentiments et m’a embrassé sans crier gare, j’ai été surpris, bien évidemment. Et très gêné de devoir lui avouer que je préférais les garçons. Si dans un premier temps, elle a pris la fuite et m’a évité les premiers jours, elle est rapidement revenue en me demandant si à défaut d’une amoureuse, j’avais besoin d’une meilleure amie.
Et dans ce monde hostile infesté de piranhas, vous avez tout intérêt à avoir une Jisoo de côté pour vous servir de bouclier.
Je jette un dernier regard en arrière, vers Jeon Jungkook tandis que ce mec semble à nouveau porter son attention sur une fille, différente. Et je soupire. Ce genre de gars n’est pas fait pour un type comme moi. Et je trouve ça nul, vraiment nul.
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